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4 juillet 1983 1 04 /07 /juillet /1983 09:44
Les retrouvailles de Colette Magny avec le blues

Critique de Claude Fléouter publiée dans Le Monde du 4 juillet 1983 :

Cet album marque les retrouvailles de Colette Magny avec le blues qu'elle ne chantait plus qu'avec parcimonie, ces dernières années, dans ses concerts. Avec une belle équipe de musiciens - parmi lesquels on retrouve Maurice Vander au piano, Patrice Caratini à la contrebasse, Claude Pou au washboard, Kako Bessot à la trompette, Jean-Pierre Chaty et Richard Foy aux saxophones, et Alex Perdigon au trombone, - Colette Magny reprend bien sûr, dans une nouvelle version pleine d'énergie, son succès du début des années 60 : Mélo-coton. Puis de sa voix au timbre profond, poignant, qui plie les mots, Magny recrée Young Woman's Blues, de Bessie Smith, et Strange Fruit, l'extraordinaire chanson de Billie Holiday, qu'elle chante avec émotion.

D'autres titres traditionnels sont repris par la chanteuse : All of Me, The House of the Rising Sun, My Man (Mon homme, de Maurice Yvain, chanté en blues et en anglais), et aussi une chanson plus légère de Cole Porter (My Heart belongs to Daddy). Enfin, sur une mélodie de Gabriel Fauré, Magny chante un poème de Verlaine : Prison. (33 tours. Le Chant du monde. LDX 74 776. Distr. Harmonia Mundi.)

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8 janvier 1983 6 08 /01 /janvier /1983 13:51

Extrait d'un article de Lucien Roux paru dans le Nouvel Observateur n° 884 (p. 118) du 08/01/1983 :

Jusqu'à 'cette année, les ouvrages sur la chanson et le -music-hall s'attachaient surtout à en conter l'histoire et à en expliquer le sens social. En 1982, ce sont les vedettes qui ont fait l'objet de livres.
[...]
Colette Magny, rebelle, passionnée par les expériences difficiles, capable d'associer ses textes recherchés à des  musiques d'avant-garde, a choisi la voie étroite. Son expérience, sa quête, ses problèmes valaient d'être connus. C'est chose faite grâce au dossier établi pour « Paroles et Musique » par Jacques Vassal.

COLETTE MAGNY - Numéro spécial de la revue Paroles et Musique

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1 janvier 1983 6 01 /01 /janvier /1983 15:21

Extrait de l'interview de Roger Gicquel dans l'émission Vagabondages (à laquelle Colette Magny avait convié également Brenda Wootton et Angelique Ionatos):

 

Roger Gicquel : Il y a [dans ce disque "Chansons pour Titine"] des chansons de toutes les couleurs. Il y a Bessie Smith, un blues, il y a Gabriel Fauré, les Black Panthers, et il y a le fameux Melocoton. C'était votre tube il y a 20 ans, vous le chantiez à l'Olympia. C'est devenu un tube, mais vous ne vouliez plus le chanter. Et cette fois-ci ça recommence quand même. Pourquoi ?

 

Colette Magny : Parce que nous sommes sous un gouvernement socialiste.

 

RG : Ah bon ?!

 

CM : Oui, parceque sous Giscard d'Estaing, De Gaulle, Pompidou etc, c'était impossible de faire du divertissement. Et en plus les mass-média (on appelle ça comme ça non ?) ont fait croire que j'étais une personne fort paresseuse, parce que je n'aurais écrit qu'une chanson en 20 ans ! C'est la seule qui passait.

 

RG : Ca c'est vrai, on n'a entendu que cette chanson et vous avez écrit une douzaine d'albums

 

CM : Et oui, 14 !

 

[...]

 

RG : [En écoutant Colette Magny et Brenda Wotton], je nage dans le bonheur avec ces voix superbes, ces voix audacieuses et ces voix surtout indépendantes. Parce que le point commun, je crois entre Brenda Wootton et Colette Magny (et aussi Angelique Ionatos), c'est qu'elles chantent ce qu'elles aiment, et d'abord ce qu'elles aiment et uniquement ce qu'elles aiment.Il y a d'autres points communs, c'est leur vocation tardive. Vous avez commencé à 35 ans je crois...

 

CM : 36

 

RG : 36 ans donc et Brenda à 45 ans. Mais il y a un autre point commun dont il faut bien parler directement, simplement, c'est le volume que vous occupez dans l'espace. Alors pour moi, je trouve ça extraordinaire mais je suppose que ça vous a posé quelques problèmes et vous l'avez chanté d'ailleurs.

 

CM : Ca c'est vrai. Ceci dit, vu d'hélicoptère, vous et moi, c'est pareil ! Malheureusement, moi ça m'a fait énormément souffrir. Et ça continue. C'est ce que j'ai dit à des jeunes gens dans une MJC : "vous êtes là à ricaner la grosse dame, la grosse dame. Il se trouve que j'ai une sciatique et que je ne peux aller me baigner en piscine parce que vous êtes des ricaneurs". Et ça nous crève le coeur, on est tous méchant. J'en ai énormément souffert.

 

RG : C'était dur à l'école ?

 

CM : Oui, on disait que je ne pouvais pas jouer parce que j'étais trop grosse. C'est idiot

 

RG : La chanson vous aide de toute façon

 

CM : Oh ça m'aide... En quoi exactement (rires) ?

 

RG : A être vous même

 

CM : Oui, oui, c'est vrai

 

[...]

 

RG : Concernant votre vocation tardive à 36 ans, vous êtiez secrétaire à l'OCDE...

 

CM : Dactylographe bilingue à l'Organisation de coopération internationale de développement économique.

 

RG : C'est à dire que vous publiez des rapports sur l'inflation...

 

CM : Des tas de rapports. Sur les eaux saumâtres aussi (rires)... mais ça c'était moins drôle.

 

RG : Et puis, qu'est-ce qui s'est passé ?

 

CM : Tout le monde me disait que j'avais une belle voix et qu'il fallait chanter, alors un jour j'ai réfléchi pendant un an sur la notion, le concept de sécurité. Et je me suis aperçue qu'il n'y en avait pas alors je me suis dis que je vais essyé, j''ai demandé à des amis une audition n'importe où. Et puis j'ai été engagée à 15 francs tous les soirs à la Contrescarpe, le 14 juillet 1962 à minuit.

 

RG : Une heure tardive pour une vocation tardive. Et puis vous avez fait l'Olympia.

 

CM : Oui ça a fait pschitt. puis après ça a été un pétard mouillé parce que je n'ai pas voulu... Elles étaient très sympathiques les personnes avec qui je travaillais. Les préoccupations des gens avec qui je travaillais, les traducteurs, les interprètes, les dactylos, les gens qui faisaient le ménage, les huissiers, leurs précoccupations hors travail m'ont paru beaucoup plus intéressants que quand je suis tombée dans ce digne (ça s'appelle comme ça?) milieu de la chanson.

 

[...]

 

RG : Vos raisons de chanson ont été très souvent politiques : Vietnam 67, Chili, Cuba, récemment le conflit israélo-palestinien, les black panthers auparavant

 

CM : Excusez-moi, Roger, la principale raison c'est quand même le plaisir d'ouvrir la gueule. C'est un plaisir d'abord. Alors avoir envie d'y faire passer certaines choses, oui. Mais pas uniquement politiques. Enfin, l'amour c'est politique aussi.

 

RG : Mais les causes que vous avez défendues, dont j'ai énuméré quelques unes

 

CM : Je n'ai pas défendu les causes, Roger. J'ai rencontré des gens, des situations, qui m'ont fait un certain effet, j'ai eu envie de chanter ça. Je n'ai pas de cause à défendre. Je n'ai jamais eu de prétention d'être au service du peuple. Jamais, jamais.

 

RG : Mais vous êtes attachée à rendre service...

 

CM : Non pas du tout. Ca me fend le coeur. Il faut bien que je fasse quelque chose. Ce n'est pas pareil, je n'ai pas à rendre service.

 

RG : Et ça Colette, un disque que l'on ne connaît pas :"Colette Magny, je veux chânter". Ca a été fait avec les enfants de l'IMP de Fontenoy-le-Château, et je voudrais que vous nous racontiez cette expérience, c'est politique ça aussi. Vous êtes allée au service de ces enfants inadaptés, les faire chanter, les faire jouer de la musique.

 

CM : Mais non je ne suis pas allée au service. Je les ai rencontrés. On a sympathisé entre débiles. Ils sont catégorisés semi-débiles ces enfants là. J'ai été invitée au restaurant, j'ai sympathisé avec le psychiatre, les éducateurs, les infirmières, etc, j'ai trouvé que les gosses, on était dans le même bain eux et moi. J'aime bien quand je suis dans un lieu de campagne, faire quelque chose sur le tas puisque j'ai peu de travail extérieur. Et ces enfants étaient à deux cent mètres d'où j'habitais. Tiens j'ai dit si on faisait de la musique avec les enfants. Et après c'est parce qu'ils font une musique intéressante que j'ai produit le disque. Je ne suis pas une bonne dame !

 

RG : C'est ça qui est efficace finalement

 

CM : Oui mais les critiques n'ont pas osé faire une critique musicale dessus. Anne-Marie Fijal qui est une pianiste remarquable ne voulait même pas joué, elle disait "je ne veux pas gêner le travail des enfants". On trouve ça formidable ce qu'ils font. Ceci dit faudrait que tout le monde l'achète pour qu'on puisse faire une crêperie...

 

RG : Votre engagement politique, il existe. Mais quelque part, vous avez chanté : "les purs et durs m'en ont tellement fait baver que j'ai cru un moment ne plus jamais avoir envie de chanter"

 

CM : Oui mais seulement, c'est eux que j'aime. Je n'aimerai jamais les mollassons. Même s'ils m'ont fait du mal, même s'ils m'envoient à l'hôpital, même s'ils me fouttent des coups de barre de fer, c'est eux que j'aime. Parce qu'ils ont un souci qu'on soit tous bien ensemble. Ils ont le souci d'aller vers les autres, complet, total. Ils donnent leur vie, maladroitement. Et puis après ils me tapent dessus, c'est pas gai, ça fait rien. Mais c'est eux que j'aime.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 novembre 1982 3 03 /11 /novembre /1982 13:47

Article paru dans Paroles & Musique n° 24 de novembre 1982 :

Trop peu d'amateurs de chanson, aujourd'hui et ici, se rendent compte de tout ce qu'ils doivent à Colette Magny. Pour son engagement politique, certes (pour une fois que cette expression n'est pas usurpée !); mais aussi pour son travail sur la forme et sur la matière même qu'est la chanson. Si l'on ajoute à cela la personnalité très affirmée et attachante de cette femme, et le barrage dont elle a si souvent - pour ne pas dire systématiquement - été victime dans les grands média, on a déjà de sérieuses raisons pour qu'un jour ou l'autre s'imposât un dossier dans "PM". Et à ceux qui en douteraient encore, nous ne pouvons que conseiller de (re)découvrir cette œuvre riche et (ô combien) originale (1).

Née à Paris en 1926, Colette Magny fut pendant dix-sept ans secrétaire bilingue à l'OCDE avant d'entrer professionnellement dans la chanson, un beau jour de 1962. Jusqu'alors, elle n'avait pour ainsi dire chanté qu'à titre privé, pour son plaisir personnel, un répertoire constitué essentiellement d'une brochette de ces blues glanés chez les grandes initiatrices du genre (Bessie Smith, Billie Holiday), et de quelques-unes de ses propres chansons en français.
Engagée à l'Olympia en première partie d'une soirée yé-yé dont la vedette était... Sylvie Vartan, Colette Magny "vola le show" et y fit un triomphe des plus inattendus. Le jeune public habitué de SLC ("Salut les copains") fut sans doute spontanément ému, touché et pour tout dire épaté par le feeling exceptionnel de cette voix et par l'authenticité du
personnage. "Melocoton" (son unique tube !) fut quelque temps poussé par les radios, et son auteur-interprète figura même - oh, pas longtemps - dans le hit-parade de SLC.

Malheureusement pour elle (et peut-être, qui sait, pour nous ?), sa popularité s'éteignit aussi soudainement qu'elle avait surgi. C'est que l'intéressée ne jouait pas le jeu du star-system et refusait, en particulier, le rôle de "chanteuse de blues nationale" que d'aucuns voulaient lui faire endosser. Tout comme, plus tard, pendant quelques années elle refuserait de resservir en spectacle ce "Melocoton" trop souvent réclamé et devenu lassant pour elle. Mais, aux yeux des gens du show-business, il y avait plus "grave" : son engagement politique de plus en plus radical qui l'amenait à prendre position en chansons sur les grèves, les pollutions - bien avant la mode écologiste -, la guerre du Vietnam, Cuba, etc. Censurée par les média sous la droite, elle ne recueillait pas pour autant l'unanimité à "gauche". On le vit bien, par exemple, quand son album Magny 68/69 sortit sur un label de circonstance (2) ou, plus tard, lorsque certains militants (?) lui reprochèrent soit des divergences d'analyse, soit sa "récupération", soit encore tout bonnement ses cachets. Certains concerts furent d'ailleurs plus ou moins perturbés, voire à la limite sabotés, par diverses formes de contestations.

Il y avait de quoi être déconcertée. Colette le fut, au sens propre comme au figuré, puisque ces coups bas l'amenèrent pour un temps à ne plus chanter en public. Les thèmes de ses disques ultérieurs (en particulier Transit) en portent les stigmates, ainsi qu'on le verra. Si elle "s'en tira", sur le plan artistique, ce fut en faisant davantage appel à la création collective et à l'exploration de son être intérieur qu'aux commentaires trop personnalisés sur le politique et le social - sans pour autant renier ceux-ci.

Ce fragile équilibre - en plus de la présence d'une œuvre - fait d'elle, à une époque ou tant de chanteurs, notamment
de gauche - des noms ! des noms ! -, se contentent de poursuivre sur leur lancée sans remettre en question ni la forme, ni le fond de leur répertoire, ni leur pratique professionnelle, un "cas" décidément bien à part.

Jacques VASSAL

(1) Bientôt rééditée avec une nouvelle présentation par Chant du Monde, sous le titre "L'intégrale de Colette Magny".
(2) Probablement à cause de certaines "divergences d'analyse" avec le Parti Communiste.

 

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3 novembre 1982 3 03 /11 /novembre /1982 07:41

Article paru dans Paroles & Musique de novembre 1982 :

 • 1963 - Melocoton - Basin Street blues - Nobody knows you when you're down and out - Co-operation. (45 tours 77 cm, CBS 5601).
Il n'y a pas à tergiverser : dès ce premier disque, Colette Magny montre que le blues fait authentiquement partie de sa vie et même de son âme. Et, si l'étiquette est évidemment pesante en tant que telle, elle n'a pourtant rien d'abusif. On le sait par ses interviews, Colette Magny est déjà à cette date une connaisseuse et une vraie fan de blues et de jazz, mais les deux titres immortalisés par Bessie Smith qu'elle ose reprendre ici prouvent que son approche de l'idiome n'est pas purement intellectuelle : elle a la coloration vocale adéquate, le sens du swing et le phrasé souple qui manquent si souvent aux artistes français dans leurs tentatives analogues. "Nobody knows you..." (qu'il ne faut surtout pas confondre avec le negro-spiritual "Nobody knows" et qui signifie à peu près "Personne ne te connaît quand t'es dans la dèche"), en particulier, n'est pas un plagiat de son illustre créatrice, mais une version personnelle de cette chanson de misère et de déprime. Ce qui devrait être la règle chez ceux qui ont une prétention à être blues, notamment dans les bios variéteuses de chez nous, que recopient servilement certains journalistes aux oreilles en bois et au swing de catholiques français.
Mais il faut parler des deux premières chansons en français enregistrées par Colette Magny (et écrites par elle). "Melocoton" est si connue que l'on a presque perdu l'habitude de l'écouter. C'est dommage, car en pas plus d'1 '40", et avec son style elliptique, elle donne la parole à l'enfance, tout en posant d'humbles questions. "Co-operation" est la première de ses chansons "politiques" stricto sensu sensu :
    Tu peux pleurer tu peux crier tu peux vomir
    Tu ne sauras jamais pourquoi tu es né (...)
    Lorsque l'humanité sera enfin sage
    Nous passerons de la compétition dans l'individualisme
    A l'individualité dans la co-opération...

• 1964 - FRAPPE TON CŒUR - Frappe ton cœur - Le beurre et la frite - 4 C... - Colligeons - Le mal de vivre - Choisis ton opium - Je suis majeure - Le temps des oiseaux. (33 tours 25 cm, Chant du Monde LDZ-M 4289).
Huit titres originaux, tous en français, enregistrés avec le guitariste de blues noir américain Mickey Baker et, pour certains titres, une section rythmique, où Colette Magny confirme sa capacité très personnelle à "blueser" dans notre langue. "Frappe ton cœur" et "Choisis ton opium" - qui sera repris dans Vietnam 67 - sont composés de citations de différents auteurs, auxquelles Colette ajoute son propre grain de sel. Cette technique du collage de textes, déjà rare en soi dans la chanson française, surtout à cette date, sera réutilisée et plus élaborée dans certains disques ultérieurs. Pour l'heure, et puisque ce 25 cm est depuis longtemps épuisé, il sera éclairant de relire les commentaires de la chanteuse au verso de la pochette :
MUSSET : Frappe ton cœur, c'est là qu'est le génie.
JÉSUS-CHRIST : Aime ton prochain comme toi-même.
LÉNINE : L'âme vivante du marxisme,
l'analyse concrète d'une situation concrète...
LAMMENAIS : II n'y a de paix pour l'intelligence
que lorsqu'elle est certaine de posséder la vérité.
EINSTEIN : Dieu est subtil mais pas malicieux.
HERACLITE : Si ton âme est inculte, tes yeux,
tes oreilles sont de mauvais témoins.
TCHÉKHOV : On ne peut rien comprendre en ce monde.
Qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce qu'une carotte ?
Une carotte est une carotte et on ne sait rien d'autre.
Moi quand je vois le printemps,
je désire vraiment que dans l'autre monde il y ait un paradis.
Les thèmes des autres chansons concernent le racisme au quotidien ("Le beurre et la frite"), le danger nucléaire ("4 C..."), l'indifférence sociale ("Le mal de vivre", qui sera repris dans Vietnam 67 sous le titre "Viva Cuba"), l'incompréhension entre les générations ("Je suis majeure") et - bien avant qu'il soit question d'écologie dans l'information courante - les incidences du politique et de l'économique sur la détérioration du climat ("Le temps des oiseaux"). Au total, un disque sans concessions, à l'abri de tout risque de récupération - y compris celle du "recul historique". Car la manière de dire de Colette Magny y est tout entière contenue : chaleureuse et vibrante, mais jamais gentille ni en proie aux bons sentiments.
 
1965 - Les Tuileries - Monangamba - Rock me more and more - Chanson de la plus haute tour - La terre acquise - Saint James Infirmary - Melocoton - Any woman's blues - Heure grave - J'ai suivi beaucoup de chemins - Didn't my lord deliver Daniel - Chanson en canot - Richard II Quarante - Co-opération (33 tours 30 cm , CBS, 62.416)
L'exploration du blues continue dans ce premier trente, avec quatre titres américains. "Saint James Infirmary" est un standard archi-connu, en fait à la croisée du blues, du jazz et du folksong (les trois "familles" l'ont adopté, adapté et revendiqué). "Any woman's blues" ("le blues de n'importe quelle femme") provient du répertoire de Bessie Smith, tandis que "Rock me more and more" est un appel à l'amour qui ne déparerait pas aux côtés de "Baise m'encor" dans le disque suivant. Quant à "Didn't my Lord deliver Daniel", il s'agit d'un negro-spiritual. Ces titres sont traités avec le soutien d'une petite formation rappelant celles du "classic blues" des années 20 et 30.
Le reste de cet album, en dehors de trois chansons originales de Colette Magny (les deux du 45 tours, déjà citées, et "La terre acquise"), est entièrement consacré à la mise en musique des poètes. Et l'on doit reconnaître que la  chanteuse (et compositrice) a trouvé ici une expression musicale qui sied à ces textes tout en tranchant radicalement avec les tentatives parfois laborieuses des tenants de la poésie chantée. Là encore, la pratique du blues et du jazz aura été déterminante, puisqu'elle permet à Colette, par exemple, de faire swinguer un texte de Victor Hugo comme "Les Tuileries". Mais comprenons-nous bien : contrairement à une croyance répandue, de tels poèmes ont un rythme intérieur convenant tout à fait à ce genre de musique. Le vrai talent et le vrai mérite de Colette Magny en l'occurrence, c'est de s'en être aperçue et d'en avoir tiré toutes les conséquences. De même, avec Rimbaud ("Chanson de la plus haute tour") ou les traductions de "L'heure grave" de R.-M. Rilke et des "Chemins" d'A. Machado.
Tout cela fait de ce 30 cm, en plus de la voix qui s'affirme en gravité, en profondeur, en puissance et en polyvalence, un disque très à part mais aussi très en avance sur l'ensemble de la production française d'alors. Regrettons seulement (et ceci est une caractéristique d'époque !) l'omission du personnel sur la pochette, même si l'écoute de certaines parties de guitare ne laisse guère de doute sur la présence de Mickey Baker.

 • 1966 - AVEC (poème sur structure musicale d'André Almuro). (33 tours, 30 cm, Mouloudji/Festival EMZ 13.510).
"Avec" est un long poème enregistré sur la musique électronique d'André Almuro, dont on sait (cf. "PM" n° 22) qu'il a également, vers la même date, travaillé avec Jean Vasca. On pourrait plutôt parler d'un montage de textes, puisque, à ceux de Colette Magny, s'en ajoutent quelques autres qui s'inscrivent dans la continuité : un poème de Guy-Lévis Mano (1470 ? - 1539 ?) et un autre de R.-M. Rilke. Intercalées, plusieurs citations glanées dans la presse du moment, qui tournent pour l'essentiel autour du thème du sur-armement. Un de ces fragments, "Bura-Bura" - qui évoque les maladies causées par la contamination atomique -, sera repris isolé de son contexte d'origine dans l'album Vietnam 67. L'ensemble est pour le moins étrange, déroutant et angoissant. Le poème de Rilke est le seul oasis de paix au milieu de ce tableau d'un monde déchiré :
    S'il te semble amer de boire, fais-toi vin.
    Sois dans cette nuit de démesure
    la force magique au carrefour des sens
    et le sens de leur rencontre singulière...
Au milieu de ces récitatifs, quelques passages chantés. Mais pas une chanson proprement dite. L'écoute attentive de ce disque, soyons francs, est pour le moins éprouvante. On imagine qu'il a dû se vendre encore plus difficilement que la moyenne des autres. Quoi qu'il en soit, il ne risque pas d'être repressé, la bande originale qu'en possède son auteur ayant été endommagée.

 • 1967 - VIETNAM 67 - Vietnam 67 - Aurons-nous point la paix ? - Choisis ton opium - Désembourbez l'avenir - Viva Cuba - Je chanterai - Les gens de la moyenne - La blanche Aminte - La dame du Guerveur - Trois motifs - Bura-Bura - A l'origine - Baise m'encor - A Saint-Nazaire. (33 tours 30 cm. Chant du Monde LDX 74.319).
Ce disque est le premier où Colette Magny s'affirme pleinement comme chroniqueuse de son époque. Le choix de la chanson qui l'ouvre, par son sujet et son datage, n'est évidemment pas dû au hasard, mais il faut surtout relever les thèmes dominants de l'album : salut aux peuples en lutte dans le monde (Vietnam, Cuba) et en France (grévistes des chantiers navals de Saint-Nazaire); réflexions sur l'espoir révolutionnaire ("Désembourbez l'avenir"); prise en compte de la population des "sans grades", comme ces "Gens de la moyenne" sans lesquels rien n'est possible, ou cette "Dame du Guerveur" qui parle en mots très simples à sa fille partie à Paris; utilisation de deux poètes du XVIe siècle, l'un pour condamner la guerre (Olivier De Magny - un ancêtre ? - : "Aurons-nous point la paix ?"), l'autre pour revendiquer le droit à l'amour (Louise Labbé : "Baise m'encor").
Sur le plan musical, le blues n'est plus aux avant-postes, même si Mickey Baker participe encore à plusieurs titres. Disons qu'il est intégré une bonne fois pour toutes dans la manière de chanter de Colette Magny. Par contre, on relève ici d'autres audaces de la voix (expérimentation du cri dans "Trois motifs") ou de l'instrumentation (vibraphone dans "A l'origine", ou structure musicale d'André Almuro dans "Bura-Bura").
Le moins que l'on puisse dire de ce disque, c'est que le culot dont il fait preuve, sur le double plan de la forme et du fond, n'a rien pour inciter les programmateurs de radio à le matraquer sur les ondes, ni les responsables des variétés de la télé à inviter son interprète sur les plateaux ! Un journaliste de La Liberté (de Lille), dans un article reproduit au verso de la pochette, résume d'ailleurs bien la situation en ces termes : Chansons intellectuelles que tout cela ? Ce ne sont pas les refrains de tous les jours, mais il suffit de les écouter pour les aimer. Elles parlent au cœur...

 • 1969 - MAGNY 68/69 - Nous sommes le pouvoir (essai sur Mai/Juin 68; documents sonores William Klein et Chris Marker) - La pieuvre - Le boa - Ensemble - L'écolier-soldat - Dur est le blé - Lorsque s'allument les brasiers. (33 tours 30 cm, Prod. Taï-Ki TK 01, dist. Chant du Monde).
Au cœur, à la chair et à l'esprit tout à la fois, parlent les chansons et les montages documentaires de Magny 68/69 : on appellerait cela un "concept-album" en pop-music; centré d'abord autour des "événements", comme on les nomma dans le discours aseptisé des média, le disque s'élargit en face 2 vers l'évocation désormais familière des guerres anti-impérialistes ("L'écolier-soldat", "Lorsque s'allument les brasiers").
Mais c'est tout de même la révolte étudiante et ouvrière en France qui occupe plus de la moitié de la durée de ce disque-collage, disque-témoignage, courageux et émouvant. Rappelons (car certains ont mythifié par la suite) qu'il n'y eut pas de grandes chansons de Mai 68, et qu'il y en eut peu de mémorables surMai 68 (si l'on compare, par exemple, avec ce que la mémoire populaire a retenue de la Commune de 1871). Un peuple ne sort pas indemne de plusieurs années d'ElectroguyIux. Dans ces conditions, le mérite de Claude Nougaro ("Paris-Mai") ou de Léo Ferré ("Paris je ne t'aime plus") est d'autant plus éclatant.
L'originalité du travail de Colette Magny, dans ce contexte, est d'avoir intercalé entre plusieurs chansons sur la condition et la lutte des travailleurs en usine, des documents pris sur le vif pendant les manifs ou les occupations : le disque s'ouvre sur des clameurs de manifestants du Quartier Latin, puis entre la voix de la chanteuse qui culpabilise d'avoir eu peur de descendre dans la rue et se reproche d'avoir trouvé refuge en chantant dans les usines pour les grévistes. Pourtant, constate-t-elle, chanter, c'était devenu dérisoire. Une étudiante, depuis le standard de Censier, rassure la mère d'un camarade parti manifester; une chanson décrit à la première personne l'existence d'une ouvrière "chez Kadok, en chambre noire", et le potentiel de vraie vie gâché (Un jour chez Kadok, j'ai rêvé de construire un jardin); une autre, l'aliénation du travail à la chaîne, sur fond de guitares martelées (La machine nous enlace comme un boa); un délégué syndical, monté sur un mur, explique aux ouvriers de laYéma la portée historique du vote auquel ils vont prendre part: Ce n'est pas seulement un vote Yéma: vous êtes une parcelle...
Chroniques de l'instant, de luttes, d'espérances et d'amertumes envolées au vent de l'histoire immédiate, et pourtant représentatives de ces millions d'instants, de sursauts, de paroles et de jouissances, de mensonges et de souffrances, qui font le mouvement de l'histoire en général, elles font tour à tour sourire, s'émouvoir et réfléchir quand on réécoute aujourd'hui ce disque réellement extraordinaire (au sens premier du terme). Nous disions bien qu'il
 s'adresse au cœur, à la chair et à l'esprit tout à la fois...

1970 - FEU ET RYTHME - Feu et rythme - K3 blues - Brave nègre - U.S.A. Doudou - Jabberwocky - Soupe de poissons - Malachites - Prends-moi, me prends pas - A l'écoute - La marche - L'église de Taban - Conascor. (33 tours 30 cm. Chant du Monde LDX 74.444).
C'est un des albums réputés les plus "difficiles" de Colette Magny. Disons l'un des plus exigeants pour la chanteuse comme pour l'auditeur. Ici, l'originalité frise la provocation, d'abord par les thèmes : au contraire de 68/69 auquel l'auditeur français pouvait naturellement se raccrocher, le dépaysement est ici complet. Pourtant, aucune trace d'exotisme dans ce recueil. Le sujet qui domine la première face, c'est une sorte d'hommage à la race noire et à sa culture. Après un poème d'Agostinho Neto qui donne son titre et son style à l'ensemble, Colette Magny enchaîne trois chansons (?) qui précisent sa pensée sur la question : "K3 blues" rappelle ce que nous devons à cette musique, mais aussi à quel prix elle a pu exister :
    Y aurait pas eu d'blues
    si les captifs africains
    ne s'étaient pas transformés en captifs américains
    Y aurait pas eu d'blues
    pour te faire danser toi l'Européen...
Elle donne ensuite - par traduction interposée - la parole à Le Roi Jones, auteur notamment du livre B/ues People et de nombreux poèmes très virulents. Celui-ci énumère quelques-unes des injures racistes les plus grossières,
pour les clouer au pilori sans qu'il lui soit besoin de les commenter (Nègre vicieux et méchant / Nègre habile / Nègre noir, nègre à cran d'arrêt / Nègre empoisonneur, nègre dégoûtant / Nègre au cul noir). Colette Magny conlut ces réflexions par un autre texte d'elle-même, "U.S.A. Doudou", qui évoque successivement les ghettos d'Amérique du Nord et la culture orale d'Afrique noire. L'argument est habile, et le rapprochement saisissant.
Mais l'on trouve d'autres thèmes dans Feu et Rythme : un récitatif angoissant de solitude ("A l'écoute"); deux poèmes peu connus de Pabio Neruda ("Soupe de poissons" -!- et "L'église de Taban") viennent réaffirmer un intérêt soutenu à l'égard de l'Amérique Latine; "Jabberwocky" (d'après Lewis Carroll), avec ses explications sur les "mots-valises", constitue une audace inédite dans le langage de la chanson; et "La marche" (reprise texto de la définition qu'en donne le Larousse) en est une par le sujet et, peut-être plus encore, par son traitement.
Car il faut à nouveau, à propos de Feu et Rythme, dire le défi à la chanson française que représente, sur le plan formel, sa démarche d'ensemble : prenant en compte les apports du free-jazz récemment révélé en Europe, ignorant souverainement les règles "bien de chez nous" (plus de couplets/refrains, ni de versification structurée, ni même de mélodie), la chanteuse pousse sa voix et son cri aux limites de l'insoutenable pour cracher des vérités qui ne le sont pas moins : aidée par la voix d'une choriste noire américaine, Dane Belamy, et les contrebasses de Bernard dit "Beb"Guérin (qui a déjà plus que figuré dans les deux précédents disques) et de Barre Phillips, aux archets furieusement grinçants, elle nous semble tenter pour la "chanson" ce qu'Artaud réalisa pour le "théâtre".

 • 1972 - RÉPRESSION - Babylone/U.S.A. - Cherokee - Djoutche - Libérez les prisonniers politiques - Répression - Chronique du Nord - Camarade-curé. (33 tours 30 cm, Chant du Monde LDX 74.476).
Condamner cet album ou, au contraire, le revendiquer, relevait à l'époque de sa parution d'une prise de position avant tout politique. Les considérations esthétiques n'entraient qu'ensuite en ligne de compte - ou même n'y entraient pas du tout. Peu d'observateurs - qu'ils fussent ou non en accord avec les "causes" défendues dans Répression - s'avisèrent que les choix esthétiques de Colette Magny étaient ici, plus que jamais, des choix politiques.
Quand on le réécoute quelques années plus tard, il est clair que cet album (surtout pour la Face 1 "Oink-Oink", dont les textes sont pour l'essentiel empruntés aux écrits et slogans des "Black Panthers") repose sur un postulat dépassé, selon lequel le free-jazz serait la musique de la révolution négro-américaine. Dans les années 60, les principaux leaders du "Black Power" qui, ne l'oublions pas, sont avant tout des intellectuels gauchistes, privilégient - en tant que musiques de rupture avec la culture acceptée par les Blancs - les œuvres de Sun Ra, Albert Ayler, Don Cherry ou Archie Shepp. Mais, alors que le premier disque intitulé Free-Jazz (de Don Cherry et Omette Coleman) date de 61, en France ce n'est que vers 68-69, à la faveur de certains festivals et d'articles dans la presse spécialisée, que le public et même la critique commencent à découvrir ces musiciens... dont plusieurs, et non des moindres, sont revenus entretemps à des formes plus structurées. Exemple particulier du phénomène général de décalage entre le surgissement d'un mouvement aux Etats-Unis et sa reconnaissance (et/ou sa parodie) chez nous.
Colette Magny n'est évidemment pas responsable de ce décalage, mais elle est amenée à le subir tout en le retransmettant (à propos du free-jazz), comme nombre d'autres intellectuels de gauche en France (cf. les dithyrambes de Delfeil De Ton et de "Méchamment Rock" - pseudonyme derrière lequel se cache le nom de Méchamment Pop - dans Charlie Hebdo de la fin 69 à 72). Toute la Face 1 est enregistrée en continu, et les textes déclamés, avec l'accompagnement d'un des meilleurs groupes free qui se puisse réunir sur la place de Paris : Beb Guérin déjà cité, François Tusques (pno), Bernard Vitet (tpt), Juan Valoaz (ait), et Noël McGhee (dms).
Aujourd'hui, c'est la Face 2 (enregistrée avec le seul concours des deux contrebassistes de Feu et Rythme} qui reste la plus intéressante à ré-écouter : "Répression", dont la virulence, réjouissante déjà sous Pompidou-Marcellin, fut en partie réactualisée sous Giscard (par de légères modifications de texte), n'est pas une chanson périmée sous prétexte qu'on a un gouvernement de "gauche". Mais, comme toute chanson-tract ou chanson-journal, il y a lieu de la remodeler au fil de l'actualité (si Colette la chante encore lors de ses prochains concerts, il sera intéressant d'écouter attentivement...). "Camarade-curé", avec ses magnifiques chœurs en langue basque, est trop marqué par le langage militant d'avant la mort de Franco. En revanche, "Chronique du Nord" n'a pas pris une ride et Colette Magny a eu bien raison de le conserver dans son répertoire de scène : vocalement, elle est très difficile et impressionnante. Par son contenu, elle est un témoignage à la fois précis et émouvant sur la vie des mineurs, avec ce déchirant "Bou-bou-bou-yé-yé" crié par leurs femmes descendues dans la rue, et ce terrible constat de l'un d'eux :
    Comment ça se fait qu'à trente-huit ans j'suis là
    qu'je m'étouffe ?
    Mon copain, il m'appelle "le vieux"...

 • 1975 - CHILI-UN PEUPLE CRÈVE... (MAXIME LE FORESTIER / COLETTE MAGNY /MARA) - Un peuple crève... -
Gracias a la vida - Mazurquica modernica - El aparecido - Oda a la mordaza - Herminda de la Victoria - La carta
. (33 tours 30 cm, Prod. APCMUR, distr. Chant du Monde, LDX-74.599).
En juin 74, dans un village du Haut-Var, un concert collectif organisé à l'initiative de l'association "Information-Animation" et de Colette Magny réunissait autour d'elle Léo Ferré, Imanol, Larzabal, Maxime Le Forestier, Mouloudji et Joan-Pau Verdier. Une partie des fonds ainsi recueillis permit la réalisation de ce disque, l'un des plus beaux mais aussi l'un des plus utiles (par son contenu politique et culturel autant que par l'utilisation de ses "royalties" à des fins de solidarité) qu'ait suscités en France le traumatisme du coup d'état au Chili. Maxime Le Forestier y récite un très courageux et long texte ("Un peuple crève à l'autre bout du monde...") où les cris de Colette Magny viennent illustrer ce que les mots, dérisoires en l'occurrence-il le sait et s'en ouvre à l'auditeur-ne pourront jamais dire tout à fait : la douleur d'un peuple, et la honte et l'impuissance des autres à son spectacle.
Le reste du disque est un hommage aux deux grands disparus de la chanson chilienne : Violeta Parra - qui s'était suicidée en 67 - et Victor Jara (1) - assassiné par les militaires au stade "Chile" de Santiago en septembre 73. Cela donne à Colette Magny l'occasion d'interpréter trois de leurs chansons en espagnol, dont une en duo avec Mara: "El aparecido" (hommage de Victor Jara au "Che"Guevara); belle réussite à laquelle la contrebasse de Patrice Caratini n'est pas étrangère.
Loin de fantasmer sur le martyre (2) des autres, ce disque pose avec beaucoup de dignité le problème du témoignage et de la responsabilité collective, en offrant par ailleurs quelques exemples choisis de cette poésie et de cette musique populaires que les fascistes ont voulu étouffer... ce qui est plus utile, en tant qu'acte politique, que de répéter sur tous les tons combien ils sont méchants...
(1) Et non pas "Victor Parra"; comme le journaliste Lucien Rioux eut un jour la maladresse de le nommer en public, en présence de la fille de la première et de la veuve de ce dernier ! 
(2) Cf. pour plus de réflexion sur la polémique autour des circonstances de la mort de Jara, l'indispensable livre de Jean Clouzet : "La Nouvelle Chanson Chilienne" (Ed. Seghers), pp. 10-11

1976 - TRANSIT - La panade - Les cages à tigre - La bataille - Ras-la-trompe. (33 tours 30 cm, Chant du
Monde LDX-74.570).
Poursuivant ses expériences de groupe et renouant en partie avec l'esprit musical de Répression, Colette Magny a enregistré cette fois avec le Free Jazz Workshop de Lyon : Rémy Gevron et Patrick Viollat (pnos), Louis Sclavis (sax sop et cl bs), Christian Ville (dms), Jean Mereu (tpt), Maurice Merle (sax) et Jean Bolcato (contr ) Longue de 8'30", "La panade" est sous-titrée significativement : "chanson collective concoctée sur le tas au Hot-Club de Lyon en avril 75".
Le texte est trop construit pour nous permettre de le découper pour le citer; disons en gros qu'il s'agit d'une réflexion politique-et le fait est rare dans un disque ! - sur le métier de musicien sur la notion de musicien comme travailleur, et non plus en tant que marchandise-vedette. Rarement une telle cohérence entre le sujet d une "chanson" et la technique musicale employée pour la traiter aura été atteinte, et c'est là que l'expression de "chanteuse engagée - dans la façon de concevoir son travail - reprend tous ses droits.
Poursuivant son travail d'information sur ce qui se passe dans le monde et ne passe pas à la radio, elle lit un témoignage d'un Vietnamien sur les "cages à tigre" - précisant au passage qu'il s'agit d un brevet français. (Tiens, vous avez remarqué, pour les trucs de merde, là, la France réussit très bien à exporter sa production !).
Mais foin de chauvinisme, semble nous dire Colette Magny dans d'autres pays aussi - y compris ceux qui sont censés' avoir accompli une "révolution nationale progressiste" - l'armée et la prison restent les deux mamelles de l'état. C'est ainsi qu'elle déclame la traduction d'un texte génial de Negm, parolier du chanteur contestataire égyptien Cheikh lmam, censuré et incarcéré au moment du disque (nous ne savons plus ce qu'il en est actuellement) : "La bataille", qui raille avec une efficac'té incroyable la propagande belliciste du gouvernement, tout simplement en la citant directement. Ce texte, et l'interprétation française d'une Colette Magny qui révèle des talents de véritable comédienne est d un humour noir redoutable.
Par ailleurs, Colette a ressenti le besoin de s'expliquer et de répondre publiquement à ceux qui l'ont parfois très durement (mais presque toujours confusément) prise à partie et pour tout dire perturbée lors de plusieurs concerts. Ceux que vers 73-74 elle appelait les "anarcho-éthyliques", en qui elle voit pour la plupart des fils de bourgeois dont la contestation ne peut être que salonnarde, elle leur adresse une chanson satirique : "Les militants", sorte de mise au point en forme de droit de réponse. Sans rancune pourtant, puisqu'on conclusion elle ajoute doucement comme pour s'excuser de les avoir engueulés trop fort :
    Qu'est-ce qu'il faut pas faire pour se faire comprendre
    Fallait que je vous dise ça, laissez-moi travailler.
Mais Transit est aussi un disque drôle par moments : le monologue du "Pachyderme", le blues de "Ras-la-trompe" et même l'illustration de la pochette - due à Monique Abécassis, comme déjà pour Un Peuple Crève... et bientôt pour Visage-Village - montrent avec quelle liberté mais aussi quelle finesse Colette Magny est capable d'ironiser sur son aspect physique. Le fait d'oser parler publiquement de ce corps trop lourd est une autre sorte d'engagement courageux, qui va trouver des prolongements dans l'album suivant.


1977 - VISAGE-VILLAGE - De et avec Colette Magny (textes, guitare et voix); Monique Abecassis (peintures, sculpture, maquette, titre et textes); Lino Léonardi (accordéons, musiques et arrangements) et le Dharma Quintet : Gérard Marais (gt), François Méchali (bs), Patricio Villaroel (pno, père), Jean Querlier (sax, hautb, fl) et Jacques Rondreux (dms). (33 tours 30 cm, Chant du Monde LDX-74.619).
Comme déjà Magny 68/69, Visage-Village mérite l'appellation de "concept-album" puisqu'il s'agit d'une sorte de suite où les "chansons", disons plutôt les thèmes, s'enchaînent presque sans transition (les différentes plages ne portent d'ailleurs pas de titres). Mais il y a plus encore : le disque, condensé d'un spectacle de même titre, est entièrement une création collective. On sait que Colette Magny aime à travailler en groupe (son goût pour le jazz n'y est évidemment pas étranger). Mais cette fois, elle a voulu aller plus loin : l'idée de "Visage-Village" était née fin 75 àToulon, à l'occasion d'une exposition des peintures de Monique Abecassis. Quatre musiciens lyonnais participèrent à une première ébauche en compagnie des deux femmes et, au début 76, Colette Magny retravailla les textes et demanda des musiques au groupe Dharma et à Lino Leonardi (ce dernier bien connu dans le monde de la chanson, surtout pour sa longue et fructueuse collaboration avec Monique Morelli).
Ce spectacle, l'un des plus beaux de tout ce qu'a présenté Colette Magny, fut créé à la Cartoucherie de Vincennes au printemps 1976. Le fil conducteur est une tranche de la vie d'une femme dans un environnement rural (qui se trouve être la région de Canjuers dans le Var), avec les émotions et réflexions que ceci occasionne entre la solitude et le désir, le contact avec la nature, les conversations avec les paysans, la sensibilité des animaux et des hommes aux variations de climat. L'accordéon apporte quelques belles mélodies de Leonardi, certaines un peu ritournelles bien dans la tradition populaire française, qui produisent un contraste singulier avec les improvisations free du Dharma.
Colette Magny, qui n'a pas oublié la conscience politique au quotidien imbriquée dans l'exploration de son être intime, émerge de ce disque, plus encore que dans les autres, comme une femme de chair, de tête et de cœur. Le passage devenu célèbre - et pour cause - où, sur scène, elle tourne en serrant un ami / figurant dans ses bras sur l'air de "J'aurais tant aimé danser / Jusqu'à la fin de mes jours", ou encore le final de rires sarcastiques à propos du couple, sont des moments extrêmement poignants. Rarement, du moins en France, une femme aura osé livrer au public une part aussi profonde d'elle-même. Que les autres chanteuses qui se sentent concernées ne nous engueulent pas, nous avons dit "rarement", et non "jamais"...

 • 1979 - COLETTE MAGNY . JE VEUX CHAANTER - Y a trop de malheurs à la télé - Zoo story - Psycho-médico-tranquillo-sécurito - Un canal de l'Est-Gouzou-Via Saint-Dié-  Ça me fait du bien - Caout-chouc-maracas - Pipi-caca story - "C'est ma mère" - La tristesse de Christelle - Histoire d'orage-Sifflet à coulisses-Sandy-Guimbarde-épinette - Frikasia - b.a.-BA - Ah  les sales gosses - C'est ça qu'on a dans le coco - Marie-Thérèse Leclerc - Faudrait pas faire le cirque, y a une grand-mère en bas - L'amour, l'amour - Si je dis... - Abandon. (33 tours 30 cm, Chant du Monde LDX-74.669) (1).
Colette Magny nous a déjà habitués à toutes sortes d'audaces au fil de ses disques, renouant toujours avec le côté aventureux de sa création. L'une des caractéristiques les plus courageuses de son travail a consisté, en bien des occasions, à s'effacer ou du moins à se fondre au sein d'un groupe dont elle se faisait porte-parole ou, j'aimerais mieux dire, haut-parleur. Non point seulement "groupe" au sens musical (encore que cela se soit évidemment produit), mais au sens social et/ou politique (mineurs du Nord, travailleurs immigrés, étudiants en révolte, militants noirs américains, etc.).
Ce qu'elle nous propose ici est une de ses expériences les plus difficiles - on l'imagine douloureuse même - et peut-être l'une des plus radicales : un disque réalisé dans les Vosges avec un groupe d'enfants d'un institut médico-pédagogique, de ceux que l'on nomme pudiquement "inadaptés" pour ne pas dire "arriérés mentaux". Colette a servi d'élément provocateur à leurs désirs d'expression spontanée. Le mieux est de la citer : Non-interventionniste au maximum, j'ai peu suggéré, beaucoup écouté et pleinement enregistré ce que les enfants ont bien voulu exprimer. Pour le disque, j'ai choisi et imbriqué, parmi de nombreux enregistrements, les éléments sonores qui m'ont semblé le mieux traduire ce que j'ai cru comprendre de ces enfants. Je les aime.
Ce que vous entendrez, ce sont surtout des improvisations de mots, de cris, de rires et de sons que les enfants ont produits, en plus de leurs voix, à l'aide de divers instruments de musique dont certains fabriqués artisanalement par eux-mêmes. Il y a, entre autres, un morceau d'épinette par un garçon qui en joue pour la première fois de sa vie. Qu'ajouter d'autre à un disque qui défie toute tentative de "critique", sinon que le courage de Chant du Monde à le mettre dans le commerce n'a d'égal que celui de Colette a en avoir eu l'initiative, et que ce sont parfois les disques les plus humbles qui sont les plus révolutionnaires ?
(1) Chronique rédigée lors de la sortie du disque et à l'intention de "Rock & Folk", qui ne l'a pas publiée.


Jacques VASSAL

 

 

 

 

 

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1 novembre 1982 1 01 /11 /novembre /1982 17:12

Article publié dans Paroles & Musique de novembre 1982 :


- L'enfance est, mine de rien, un sujet qui revient souvent dans tes disques - depuis "Melocoton". Comment te souviens-tu de ton enfance ?

- J'étais une superbe enfant jusqu'à six ans. Mais le danger d'une superbe enfant, c'est que... j'étais un peu rondelette. C'est charmant jusqu'à un certain âge, après beaucoup moins. A huit ans et demi, j'ai eu un grave ennui, qui a dû déterminer toute ma vie : j'ai été violée par mon oncle. Mais ce n'était pas violent physiquement, pas brutal, c'était fait gentiment; peut-être que j'y ai même pris un certain plaisir; seulement c'est la tête après qui a déconné. Il m'a dit : Si tu ne viens pas avec moi, je le dirai à ton père! Cet homme s'intéressait aux petites fiIles, pas violemment, mais il a eu une histoire une autre fois et il est allé en prison. Et, dans ma famille, en parlant de lui, on disait : Pauvre Marcel. On ne devrait pas raconter sa vie, mais moi je suis comme ça. Les artistes disent : Les planches me brûlent; moi, ça me brûle pas. J'ai une responsabilité parce que les gens se dérangent pour me voir chanter. Mais je n'ai pas de "vie privée". Ma vie privée se confond avec mon métier.

- Le disque avec les enfants de l'I.M.P. semble t'avoir beaucoup marquée, beaucoup appris : quelles réflexions en tires-tu aujourd'hui ?

- Je pense que ces gosses doivent absolument pouvoir travailler. Il faut qu'ils puissent avoir du fric pour monter une crêperie qu'ils ont en projet. Ça nécessiterait que ce disque soit programmé à l'antenne, passe, se vende et leur rapporte de quoi faire leur crêperie.
Parce que si ça ne se fait pas, ils n'ont pas d'autre solution que l'hosto psychiatrique à vie. Je suis restée en contact avec certains enfants du disque, en particulier avec une fille qui a dix-huit ans aujourd'hui. On s'écrit régulièrement. J'ai failli en adopter un, d'ailleurs. On s'aimait bien tous, mais on ne s'est pas raconté de bobards. Je ne me suis pas laissée faire. Ils m'ont fait chier, parfois, à chanter des tas de trucs de variétés, tard, avec une énergie incroyable. Je me suis demandée quelle image ils pouvaient avoir de moi, une grand-mère à cheveux blancs ! Alors je les ai fait venir à un de mes spectacles. Ils étaient étonnés : Oh, Colette !...

Dans le cas du disque pour le Chili, les artistes ont-ils pu contrôler pour de bon l'utilisation des fonds ?

- Ah oui ! Avec Maxime, on avait fait une association dont j'étais secrétaire-trésorière. Quand je recevais un chèque de Chant du Monde, je l'envoyais à un avocat qui le faisait parvenir à la CIMADE, en accord avec Maxime et Mara. Il y a eu finalement très peu d'argent et par la suite, en accord avec les autres, le peu qui rentrait encore, après que l'association ait été dissoute, on l'a transféré aux enfants de l'IMP. Ce disque pour le Chili, on a été déçus d'ailleurs, s'est vendu très peu... je vais peut-être dire une bêtise, mais probablement pas plus de 3.000. Celui du Secours Populaire Français, il s'en est vendu 150.000.

- Plus généralement, est-ce que tu réussis à maintenir le contact, longtemps après la sortie d'un disque, avec les individus ou les groupes directement concernés ?

- Non, parce que l'année suivante, on passe à autre chose. Je travaille très, très longtemps sur un même sujet, je suis lente et c'est vrai que je n'ai pas le temps de rester en contact avec tout à la fois. Sauf pour les enfants de l'IMP, mais c'est parce qu'il y a un travail administratif. Dans les autres cas, si j'en ai vraiment le désir, je retrouverais les gens.
De toutes façons, au moment de faire le travail sur une "cause", j'en prends plein la gueule. Quand j'ai travaillé au Théâtre de la Ville sur le conflit israélo-palestinien, ils étaient tous à me surveiller au chrono : Les Palestiniens ont eu 30 secondes... Les Israéliens ont eu 30 secondes...
J'étais quand même là pour chanter avec des musiciens (qui étaient d'ailleurs très compréhensifs avec moi), et des gens venaient chaque jour me dire de rajouter ci ou d'enlever ça, en fonction des nouvelles reçues : par exemple, quand il y a eu la poignée de mains entre Arafat et Hussein de Jordanie, certains voulaient que je coupe un passage qui critiquait Hussein. Et je ne pouvais pas faire des trucs comme ça, parce que ça décalait complètement la musique. Je me suis fait traiter de "fasciste rouge". Je leur ai dit : Vous pouvez me foutre des bombes, je m'en fiche, je ne change rien ! Et j'en suis fière. J'aimerais que ça sorte sur disque, d'ailleurs. Ça et les enfants de l'IMP, ce sont les deux choses dont je suis le plus fière.

- On a souvent eu l'impression à ton sujet d'une carrière à éclipses : est-ce voulu ou accidentel ?

- (éclats de rire) Ah ha ha ! Tout à fait accidentel ! J'ai eu un certain succès au tout début, mais après il n'y a pas l'éclipsé, il y a la panade et... je ne dirais pas la misère, mais la pauvreté.

Qu'en est-il au juste, concrètement, de la censure dont tu as été - ou es encore - l'objet à la radio-télé nationale ?

- J'ai une copine qui travaille à la discothèque de l'ORTF, enfin l'ex-ORTF, et on m'a expliqué : Vos disques sont rayés transversalement au stylet. Ça, ça fait peur quand même, ça rappelle certaines méthodes totalitaires. Il y a deux autres exemples typiques, déments : quand j'avais fait un spectacle, trois jours à la Salle Gaveau, avec Atahualpa Yupanqui (sous l'égide de l'ORTF), le concert a été annoncé sur l'antenne sans que mon nom soit prononcé à côté du sien ! Un jour où Maxime faisait l'émission des Carpentier à la télé, il m'a demandée comme invitée, et ils lui ont répondu : Mais elle va incendier le studio ! Tout cela parce qu'un jour, pour. rigoler, dans un spectacle enregistré par France-Culture où il y avait Catherine (Ribeiro) avec ses bougies sur la scène, et où le producteur n'avait pas voulu que je chante une impro avec elle, j'avais dit : Ce serait facile de foutre le feu. Tu penses bien que je n'en avais pas la moindre intention ! Mais ça s'est répété un peu partout dans le milieu radio-télé et ça m'a valu une réputation absolument fausse. Et aujourd'hui, par exemple récemment à FR3 Strasbourg, on m'a dit que j'étais encore sur les "listes noires". On a sans doute oublié d'enlever mon nom ! Les producteurs ont la pétoche de perdre leur place, mais il faut leur accorder qu'ils ont des raisons pour cela. Une fois, à 3 h du matin, j'ai dit "merde" à l'émission de Foulquier. Ça a fait toute une histoire dans la maison...

- Qu'as-tu essayé de conclure dans les arguments - quand ils étaient audibles ! - des contestataires de tes spectacles ?

- Il y a d'abord eu une première contestation, aux tout débuts, qui venait des fascistes. J'étais naïve à l'époque, je ne me rendais pas compte du risque que je prenais à accepter de les recevoir pour parler sans témoins. Ils me parlaient à trois en même temps, me disant des choses comme : Vous défendez les Noirs, alors qu'ils vont nous envahir! Un moment, je leurai répondu : Vous perdez le respect de vous-mêmes. Là, ça les a calmés, ils étaient surpris.
Réglos à leur manière, ils sont repartis tranquillement en me disant qu'ils casseraient la gueule, non pas à moi, mais à ceux des spectateurs qui m'applaudiraient, le lendemain soir. Finalement, ils ne sont pas revenus... La phase suivante, c'est : J'veux pas payer ma place !

- Mais, en dehors des fachos ou de ceux qui ne veulent pas payer, il y a aussi les "divergences d'analyse" ?

- Une fois, il y en a un qui me dit : Camarade, as-tu fait l'analyse du pouvoir ? J'ai fait allumer la salle, c'est la seule fois qu'on a pu se voir au grand jour parce que d'habitude, ça se passe dans le noir. Ce sont des jeunes gens, jeunes filles, tous fils de bourgeois, tous bien planqués dans leur université. Pour être plus généreuse à leur égard, disons qu'ils n'ont pas pris la peine de s'interroger sur ce que c'est que le "métier d'artiste".
Il est vrai que c'est à nous, aussi, de faire une information là-dessus. Mais d'autre part, dans quelle mesure suis-je la sainte qu'ils attendent de moi ? Je suis une femme comme les autres. Je veux bien, si ça se trouve, qu'on en discute ensemble, en connaissance de cause, et qu'on essaie de faire quelque chose ensemble. Mais là, je réclame leur imagination autant que la mienne. N'empêche que, quand j'ai fait "Ras-la-trompe" et "Les militants", c'était une histoire d'amour. Il y en a qui ont été très émus par ce que je disais d'eux.  
Des "divergences d'analyse" ? Il y a eu : Tu chantes les Panthères Noires, pourquoi tu chantes pas l'impérialisme français au Tchad ? 0n ne peut pas tout connaître ni chanter sur tout; c'est quand même très compliqué, tout ça. Il y a eu : Ta musique n'est pas populaire ! Mais qu'est-ce que ça veut dire, "populaire" ? Là, je n'ai pas cédé et j'ai bien fait. Il y a eu des expressions comme "les sales intellectuels" de la part de gens qui nous réclament de signer des pétitions, même parfois sans nous laisser le temps de lire ce dont il s'agit...

- Un autre sujet de contestation courant - et peut-être, dans certains cas au moins, tout à fait compréhensible - concerne l'argent, les cachets, le prix des billets. Alors ?

- J'ai fait l'analyse : moi, ma petite personne, un peu connue tout de même, comment j'ai pu me retrouver dans la merde, financièrement, après vingt ans de chansons ? Il est vrai que j'ai choisi de ne faire que ce que je voulais, je ne m'en plains donc pas. Mais qu'on sache que je n'ai la qualité d'auteur, au point de vue couverture sociale, que depuis deux ans. Si je partais aujourd'hui en retraite, après vingt ans de secrétariat et vingt ans de chansons, j'aurais droit à une retraite de 700 (sept cents) francs par mois ! On m'a même menacé de me retirer la sécu en tant qu'auteur parce que je ne gagnais pas assez de droits !
Alors, j'ai réfléchi sur tout ça, sur les gens qui m'ont reproché de vivre (ou de m'acheter une maison) "sur le sang du Chili ou du Vietnam". Seulement il faut dire aux gens : c'est sur 50 ans qu'il faut juger la vie d'un artiste (moins dans mon cas, puisque je n'ai commencé qu'à 36 ans). Il peut arriver les pires choses, en cours de route. En ce moment, je sens un grand vent favorable autour de moi, je ne sais pas expliquer pourquoi mais c'est ainsi. Seulement ça tombe alors que je n'ai plus rien à dire. Et je ne veux pas céder à ce truc de blues où l'on essaie de me faire revenir. Je me dois donc de faire autre chose. Par exemple, je n'ai pas décroché pour l'écologie. Je pense aussi à la Pologne. Comment se fait-il qu'en 67 par exemple, j'étais au courant de ce qui se passait dans les pays d'Europe de l'Est mais je ne disais rien; pourquoi ? Je me laissais emporter par le mouvement. Je ne veux pi us, moins que jamais, me
laisser dicter une conduite.

Quelle(s) réflexion(s) t'inspire le fait que Chant du Monde s'apprête à publier une "intégrale" de ton "œuvre" ? Ça ne risque pas de faire un peu pompier ?

- Non, je suis flattée, parce que je trouve que ce n'est pas une œuvre considérable. Mais c'est une œuvre que j'estime et ce qui m'a rabattu le caquet (NDLA : d'une possible réticence), c'est qu'il y en a d'autres qui l'ont fait. Mais, surtout, c'est un moyen de sauver mes disques. Parce que j'y tiens, et quand les stocks actuels seront épuisés, ils risqueraient de ne pas être repressés. Alors, disons l'intégralité plutôt ! Si tu veux que ça ne fasse pas "pompier", fais-moi confiance pour le choix des termes de la présentation ! Et en plus, il y aura j'espère, en principe, deux inédits : le spectacle sur le conflit israélo-palestinien, dont on a déjà la bande, et un montage sur les travailleurs immigrés de Pennaroya. Et celui-
là ne coûterait pas cher à enregistrer, il suffit de peu de chose.

Justement, à propos d'"œuvre", n'avais-tu pas le projet d'écrire un livre ?

- Si, j'avais commencé, puis j'ai renoncé. Et je vais finalement le faire faire par un copain, enfin on va le faire à plusieurs et j'écrirai quelques passages. Je pense que la vie de tout le monde peut être intéressante, mais ça dépend comment c'est raconté. Or, je ne suis pas bonne juge de ce qui est anecdotique ou pas. Il ne faut pas tomber dans la biographie chiante. Alors il y aura différents éléments par différentes personnes, dont un passage d'analyse musicale.

Il faudrait dire un mot de tes musiques sur les poètes.

- Pourquoi j'ai fait ça ? La première fois, c'était après avoir été violemment prise à partie par des amis qui me disaient (à propos de mes premières chansons politiques) : T'as un style anti-poétique. Alors, je leur ai répondu : Apportez-moi des livres de poèmes. Et ce qui fut dit fut fait, ce qui a donné le disque CBS. Après, j'en ai fait quelques autres.

- Quelle est au juste l'incidence de... c'est délicat... du "complexe de la grosse dame" et, plus généralement, des problèmes de santé sur l'exercice de ton métier ?

- Vis-à-vis de ce métier, c'est justement là qu'on peut être foutue n'importe comment. Au début ça me gênait, un jour j'avais demandé à la patronne d'un cabaret : Que diront les gens à cause de mes jambes ? Elle m'a répondu : Ils diront "vos jambes !" si vous chantez mal. Non, j'en ai souffert surtout quand j'étais jeune. En scène, si je dois rester assise la plupart du temps, je me débrouille pour me lever, bouger quand il le faut. Et je te ferai remarquer que cette sciatique, ça s'améliore en vieillissant. Je serai une vieillarde diabolique ! Non, une fois seulement, quelqu'un m'a dit : On ne veut pas de toi à la télé parce que t'es trop grosse; ça m'a fait rire tellement c'est ridicule ! Ou une autre fois, on ne me prenait pas à l'Ecluse, j'ai M parce que je suis trop grosse pour passer la porte ? Ça m'a fait rigoler. C'est peut-être pour ça aussi que je suis antiraciste; il ne faut pas se laisser emmerder par des trucs qui n'en valent pas la peine.

- Est-ce qu'on t'a déjà dit que tu avais un rire pénétrant, qui faisait mal parfois ? Est-ce par exorcisme ?

- Oui, maintenant il fait mal. Quand j'étais plus jeune, il ne faisait que rire. On me disait que j'avais un rire très frais. Maintenant il est grinçant. Peut-être depuis que j'ai l'habitude d'ouvrir le journal Alors, exorcisme ? Oui, sans doute'.

- Le côté "féministe" est-il une préoccupation consciente de ton travail, par exemple quand tu écris ?

- Pas du tout. D'ailleurs, il n'y a plus actuellement qu'une catégorie de personnes pour venir m'engueuler, ce sont les féministes. Elles sont curieuses; ce sont des féministes qui n'aiment pas les femmes. Moi, si j'aime une femme, c'est parce que c'est une femme... ou un homme, parce que c'est un homme.

- Je voudrais que tu nous parles un peu des musiciens avec lesquels tu as travaillé ou vas travailler.

- Il y a eu Beb Guérin, bien sûr (1). En dehors d'un remarquable contrebassiste, je pense que c'était un homme trop fin, trop délicat pour la vie inhumaine qu'on doit mener. C'est aussi un exemple pour ces petits cons qui viennent nous faire chier. Beb est mort à 39 ans, il n'avait rien devant lui, tout juste une voiture depuis trois, quatre ans. Enfin n'exagérons pas, ce n'était pas la misère, mais la pauvreté alors qu'il aurait pu gagner beaucoup plus. Seulement voilà, il refusait de faire du studio, pour ne jouer que la musique qu'il aimait. Cela dit, il était sans doute suicidaire au fond de lui-même, mais la vie lui a été difficile, matériellement, et ça a dû jouer.
Il y a eu François Tusques, Bernard Vitet, qui m'ont beaucoup appris. Mickey Baker ? Il a voulu faire mon bonheur malgré moi, parce qu'il avait ses idées, il ne pensait qu'au commerce. Je lui disais pour le premier disque : C'est un peu twistant, non ? Il me répondait : Non, c'est rhythm'n'blues. Alors, je lui faisais confiance parce que je n'avais pas d'expérience musicale et en plus j'étais raciste à l'envers : un Noir devait savoir mieux que moi ce qu'il convenait de faire !
André Almuro m'a fait progresser, m'a apporté des choses, car je ne connaissais pas du tout la musique électronique. Avec Michel Puig, j'ai fait quatre titres en musique contemporaine. Et, présentement, ça devrait être Anne-Marie Fijal, pianiste et compositrice, avec laquelle je souhaite une association comme ça a été avec Beb. J'ai d'ores et déjà écrit un petit texte de présentation sur elle :
    Une femme-piano
    un piano-femme
    la maîtrise du porte à bout de bras
    l'audace du porte à bout d'amour

- J'ai entendu parler d'un projet de spectacle et de disque sur Antonin Artaud : où en est-on exactement ?

- Le prochain spectacle s'appelle Le Périphérique est malade, mais la cité reste entière. Cela commence par un montage de textes d'Artaud (cette partie fera l'objet du nouveau disque), ensuite ce sont des choses de moi pour la plupart, mais... qui ne sont pas encore toutes écrites. C'est prévu pour être créé en janvier 83 au Dejazet. Artaud, c'est mon frère. Plein de gens se reconnaissent en lui. J'ai un petit texte de présentation... :

ANTONIN, mon frère, je t'eus connu, je t'eus tue
Momo, môme chiant, je t'ai aimé à première écoute
Je t'aime encore
Tu as craché, vomi, excrémenté pour tous les enfants du monde
Fruit préféré, tu es mon noyau de cerise
La terre, la garce, a tourné autour de toi
Je suis fîère de toi, pépère,
Moi, sur le pèse-nerfs, j'ai cassé la bascule
 1/2 siècle passé à doubler de volume
par grands paquets en plus en moins
Je me suis bousculée le tempérament
Au secours, ma douceur, je me démuraille
On court dans te désert, on court dans la steppe
On est toujours au coin de la rue, misérable
D'espace en espace on pédale, toujours dans la semoule
Je t'aime, Momo, parce que lu as osé basculer dans le manque total
Rien de pire, rien de plus beau ne peut me faire exister
J'en meurs.  
                                                                                     (CM.)

Une de tes récentes "bios" de presse disait que tu ne te considérais plus "en état d'urgence, politiquement, depuis le 10 mai 81 ". Ça m'a plutôt... surpris. Alors, aujourd'hui ?

- C'est devenu faux. Je l'ai cru un mois peut-être. Ça m'a fait une joie parce que je ne m'y attendais pas sur le moment, mais c'est vite devenu caduc. Ça n'a pas de rapport avec le gouvernement, mais j'étais contente pour la France. Je pense qu'il y a beaucoup de gens honnêtes parmi les membres du gouvernement, seulement ça ne suffit pas ! L'honnêteté, en politique, ça ne paye pas. Quand ils veulent faire une campagne d'explication, comme récemment Mitterrand, j'ai trouvé ça très touchant, tout en me disant : Mais est-ce qu'on va les entendre ?
Tu me demandes si, sur la police, les "libertés", etc., je crois qu'il y a vraiment un changement ? Eh bien oui, malgré les conneries de Monsieur Defferre, je me sens mieux dans les rues de Paris, je crains moins la police qu'avant. Mais c'est comme ça que je le sens, je me fais peut-être des illusions...

Il y a quand même eu des tas de promesses électorales non tenues : sur la remise en cause du programme électronucléaire, par exemple. Ça ne te fait pas chier qu'ils continuent à très peu près la même chose que sous Giscard ?

- Eh oui, mais je pense qu'ils y sont acculés. Ou alors, si on dit : Il faut tout foutre en l'air, que ce soit avec des citoyens pleinement conscients des dangers, et prêts à sacrifier une part de leur confort ou de leur bien-être matériel pour les conjurer. Juste un exemple : dans mon bled du Sud-Ouest, on organise une soirée antinucléaire : 250 personnes. Juste à côté, il y a le moto-cross : 11.000 personnes. Je me dis, je leur dis : Tant que cette proportion ne sera pas inversée, c'est comme ça qu'ils auront (ou qu'ils se préparent à accepter) la guerre nucléaire. Cela dit, est-ce un gouvernement socialiste qui peut, qui doit à lui seul provoquer un tel renversement ? Alors, peut-être qu'il y aura un soulèvement sur des bases qui concernent le bifteck, et que ça débouchera sur un capitalisme d'état ? Bon, et puis après ? Est-ce qu'il y aura pour ça des rapports plus beaux entre les gens ?

Quand tu écoutes d'autres chanteuses françaises, t'arrive-t-il de penser en avoir influencé certaines ?

- Non, ça ne m'est jamais venu à l'esprit. Il y a eu des gens qui me l'ont dit, alors si c'est vrai, ça me fait plaisir. Et pas forcément des femmes, d'ailleurs. Récemment, il y a un type quia fait écouter une de ses bandes chez Chant du Monde, et il avait la même façon de chanter. On me l'a fait remarquer, c'est marrant d'ailleurs. Mais moi, je ne m'en rends pas tellement compte.

- S'il était possible de remettre le compteur à 1962, mais en sachant ce qui a suivi, est-ce que tu te lancerais dans la chanson ?

- Ah oui, sincèrement. Pourtant c'est dur, ça l'a été surtout ces deux dernières années. Mais j'ai été gratifiée au-delà de ce que j'aurais pu espérer. J'étais déjà contente, quand je travaillais à mon bureau, qu'il y ait deux ou trois copains pour aimer ce que je chantais. Maintenant, je reste peut-être inconnue du "grand public", mais il y a mettons 40.000 personnes qui connaissent ce que je fais, c'est fabuleux, même s'il faut supporter les difficultés que ça entraîne.
J'ai pris des goûts de liberté, non seulement d'expression, mais de vie, tels qu'il me serait impossible de revenir en arrière, de faire autre chose. Quoique j'aie du mal à le faire, en ce moment. Il y a plus de douleur que de jouissance, au moment d'écrire. Pourtant, cette fois-ci, il s'agit d'écrire non plus sur les autres, mais sur moi.
Là, je sais de quoi je parle, quand même ! Au fond, peut-être que j'ai du mal parce que ça engage plus, quand on parle de soi-même

Propos recueillis par Jacques VASSAL

- Contact : Béatrice Soulé / Nicole Higelin, 10, impasse Chandon, 75015 Paris (tél. 558.45.32/557.40.54), ou Le Chant
du Monde, 24/32, rue des Amandiers, 75020 Paris (tél. 797.25.39). 

(1) Beb Guérin s'est suicidé en 1981.

 

         

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8 juin 1982 2 08 /06 /juin /1982 15:30

Article de Christian Colombani intitulé "L'anti-sommet" publié dans Le Monde du 08/06/1982 :

A l'aune de calicot, la manifestation fut réussie. Des mètres de drap de coton, de rayonne, l'art de la lettre bâton sur fond rouge révolution, des emblèmes au pochoir sans une bavure, des dessins appliqués, des trous faits au compas contre un vent qui ce jour-là ne souffla pas dans les banderoles. Ici, la "Ligue communiste " se détachait sur un champ violet, là " Des emplois pas des bombes " éclataient dans de l'ocre jaune, et la banderole parme du M.L.F. portait ces mots, qu'on aurait dits brodés : " Femmes, nous sommes un peuple. " Mille slogans comme cent fleurs pour un bel et chaud après-midi de printemps, une armée de drapeaux, une vraie foison de coquelicots.

Les ateliers de l'extrême gauche réunie à l'appel du Comité pour le désarmement nucléaire en Europe (CODENE) avaient dû forcer les cadences pour produire, samedi 5 juin, cette marche nationale de la paix. Ils étaient peut-être vingt mille de la place Clichy à la Bastille. Autant de tendances, d'analyses marxistes de drames étrangers, de peuples asservis qu'or découvrait au passage des pancartes. Les organisations politiques ouvraient et fermaient le défilé - le P.S.U., Lutte ouvrière. Ligue communiste révolutionnaire. - tandis qu'au centre du cortège les émigrés, des Turcs, des Palestiniens, des Iraniens, des Latino - Américains, marchaient, certains portaient le drapeau d'une armée de libération, d'autres - parmi eux un petit enfant - ne montraient que les photographies agrandies de leurs torturés ou de leurs disparus, " A bas Khomeiny ! ", " Halte aux tortures en Turquie ! ", " Mitterrand complice des juifs assassins ! "

On pouvait en lire et en lire sur la trame des étoffes, des simples mots de ceux qui militaient " contre les armes nucléaires " à des formules plus idéologiques : " Menez la guerre de classe contre l'impérialisme.' " ou " Si tu veux la paix prépare la révolution ! " Des slogans imprévus aussi, des causes qu'on croyait oubliées : ' Albanie socialiste force de paix dans le monde ! ", " l'Alsace contre l'impérialisme ! " " Aujourd’hui, lançait à la sono d'une voix de meeting un " camarade responsable ", le mouvement de la paix non aligné est en train de naître. " On en voulut surtout à M. Reagan et au sommet de Versailles :

" A Versailles au fromage On nous sert le chômage. A Versailles au dessert C'est la crise qu'on nous sert. "

Ils s'acheminaient ainsi vers la Bastille, où Colette Magny et un groupe de musiciens chiliens attendaient de pied ferme que la fête continue. Pour l'instant la fête s'enlisait un peu à la hauteur du boulevard Magenta, où le service d'ordre des manifestants, débordé, ne put empêcher que des vitrines soient cassées, où la jeune garde n'avait pas pris garde qu'on venait d'incendier une agence de la B.N.P. En bout de course, place de la Bastille, les mêmes " incontrôlés " recommenceront contre les forces de l'ordre à lancer, faute de pavés, des cailloux et, pour finir, ils auront leur affrontement sec et violent avec, en plus, un lancer de grenades lacrymogènes.

Tandis qu'on écoutait vaguement les orateurs, on enroulait soigneusement les calicots autour des hampes de bois rond. Puis il n'y eut plus qu'à vider la place et une militante enleva ses oreilles de Mickey. On avait bien travaillé contre l'impérialisme américain. On n'entendait plus que le son désagréable des boîtes de Coca-Cola que les derniers manifestants poussaient machinalement du pied.

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11 mai 1982 2 11 /05 /mai /1982 09:54

Article paru dans Le Monde du 11 mai 1982 sous le titre "Camarade curé":

Colette Magny la magnifique. Accrochée à sa guitare comme une montagne aux nuages. Souveraine. Mais les premiers sifflets fusent quand elle prononce le nom de Louis Aragon. Certains, du côté des militants du parti communiste internationaliste (trotskiste), ne supportent pas. Ce n'est rien encore. Quand elle évoque la lutte du peuple basque et le soutien de prêtres aux combattants, quand elle traduit un poème parlé en basque sous sa musique, dès les premiers mots : "Camarade curé ", ils ne se retiennent plus : " Pas de curés, pas de patrons à l'école ! "

Alors, sur fond de free-jazz, elle improvise : " Faut vous engager dans les brigades d'intervention... On pouvait espérer qu'au Bourget, à l'école laïque, on pourrait commencer à s'exprimer. " Un instant, il semble qu'elle devra abandonner la partie. Les hommes politiques invités n'ont pas encore exalté la laïcité-tolérance-pluralisme-et respect - des - différences. Mais elle tient bon et, devant la répétition entêtée du même slogan, leur lance : " Il serait souhaitable que nous inventions autre chose que des trucs nazis. "

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1 février 1981 7 01 /02 /février /1981 06:45

Article paru dans la revue portugaise Mundo da Canção n°52 de février 1981 :

COLETTE MAGNY- une voix insérée dans une riche tradition appelée "chanson poétique" française avec des "points" de référence comme Agnès Capri, Stéphane Golmann, Félix Leclerc, Georges Brassens, Jacques Douai, Léo Ferré, Pierre Louki, Jacques Brel, Jean Ferrat etc. Voix maudite? sans aucun doute;  il suffit de voir comment elle est marginalisée par les grands moyens de communication sociale. Ecrire sur cette voix est en même temps facile et difficile : facile car dans son oeuvre il n'y a pas de place pour les mystifications, les imaginations ou les tromperies ; difficile car dans ses chansons est présent tout un monde complexe et problématique, surtout à travers la dénonciation vigoureuse et incommodante de la répression, de l'exploitation et de l'injustice, quelque soient les formes/les masques qu'elle revêt dans telle ou telle société.

 
Colette Magny est née en 1926 et entre 1948 et 1962 elle fut assistante du service de traductions de l'OCDE. En 1962, à 36 ans, elle a abandonné son statut de fonctionnaire international pour se consacrer à la vie artistique (soit en chantant du "blues" soit en interprétant ses propres compositions en français). On peut considérer que sa carrière a débuté à La Contrescarpe, un cabaret situé sur le flanc de la montagne Sainte-Geneviève, où la chanson appelée style "rive gauche" a toujours sa place d'honneur (par là sont passés Graeme Allwright, Michel Aubert, Hélène Martin et Francesca Solleville).
 
Grâce à l'invitation de la célèbre Mireille (créatrice en 1955, avec l'aide de l'ORTF, du "Petit conservatoire de la chanson"), elle s'est présentée à la télévision en interprétant "Saint James Infirmary". Le succès obtenu lui a permis de monter sur la scène de l'Olympia lors d'un spectacle "yé-yé" dans lequel le public était surtout venu écouter et applaudir Sylvie Vartan et Claude François.
 
Suivant de près les appréciations de certains historiens de la chanson comme Vernillat/Charpentreau, nous distinguons dans son répertoire certains courants basiques, avec des influences à différents niveaux de la chanson contemporaine:
 
1)  la facette du "blues" qu'elle interprète avec une telle patte et une telle expressivité enracinée dans les origines qu'il est difficile de faire un parallèle avec les interprètes européens du genre (en fait ce qu'ils veulent dire c'est qu'elle interprète le blues comme les créateurs du blues et pas du tout comme les autres interprètes de blues européens), écoutez par exemple le fameux "K3 blues".
 
2) l'interprétation de textes de grands noms de la poésie, mis en musique par elle même, comme ceux de Aragon, Hugo, Maïakovski, Essenine, Rimbaud, entre autres, ce qui a beaucoup contribué au "courant" de l'étude des relations entre poésie et musique/chanson ("courant" dans lequel nous retrouvons Brassens, Ferré...)
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Published by L. Cilia - P. Prouveze - I. Natario - dans Article
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1 janvier 1981 4 01 /01 /janvier /1981 13:03
Extrait de l'ouvrage de Louis-Jean Calvet, "Chanson et société", p78, Paris, Ed. Payot, 1981 :

Le manque d'attention aux problèmes de société de la part de nombreux acteurs du commerce musical fut remis en cause au cours des années 68. De nombreux chanteurs impliqués politiquement ne vivaient qu'avec difficulté de leur métier, se produisent pour des partis ou des syndicats proches de leurs idées, comme Claude Vinci, Francesca Solleville ou Colette Magny.
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