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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 21:04

Le webzine L'influx consacre un article aux chansons expérimentales intitulé "Avant, après 1968… le long mai de la chanson" (extrait):

"Il y a des années où on a envie de ne rien faire"... c'était le slogan du label Saravah, fondé en 1965 par Pierre Barouh, mort le 28 décembre 2016. Un appel rêveur et nonchalant au milieu de la fronde culturelle des sixties finissantes. Et à force de ne rien faire, c'est un véritable printemps de la chanson qui s'ensuivit...

[...]

LA VAGUE FREE

A la fin des années 60, de nombreux musiciens américains de free-jazz partent pour l’Europe. La promesse d’un public accueillant, friand de « new thing », l’envie de fuir un climat politique et racial tendu, et parfois d’autres raisons moins avouables poussent des musiciens comme Don Cherry, Alan Silva, Sunny Murray ou Steve Lacy à traverser l’Atantique.

Le free-jazz est porteur d’une révolution musicale, qui s’affranchit des « standards » et des grilles harmoniques du jazz « mainstream » Il manifeste aussi une éruptivité rageuse et une soif d’exploration sans limites, aux confins de l’abstraction et du bruit. Il est en même temps pour beaucoup l’occasion d’un retour sur les racines de la musique noire américaine, depuis les sources africaines jusqu’au temps de l’esclavage. (Art Ensemble of Chicago, Albert Ayler, Sun Ra…)

Le free-jazz devient pour les artistes afro-américains associés aux mouvements pour l’émancipation noire, le vecteur d’une revendication portée notamment par le Black Panther Party, et qui passe aussi par la recherche d’une « Great black music ».

FREE-JAZZ ET CHANSON LIBÉRÉE

Cette plasticité musicale, ce sens de la transgression esthétique et de la révolte politique font du free-jazz une inspiration pour la scène hexagonale. Elle trouve là un moyen de faire éclater le format chanson, de l’emplir d’un souffle contestataire, de l’ouvrir à de nouvelles sonorités, à de nouvelles façons de dire,  de poétiser et mettre en musique …

L’exemple le plus connu encore aujourd’hui est sans doute la collaboration entre Brigitte fontaine et l’Art Ensemble of Chicago, sur l’album Comme à la radio  (1969). Mais il faut au moins évoquer aussi l’oeuvre puissante et habitée de Colette Magny, (in)cantatrice rouge. L’auteure de  Mélocoton ou des  Gens de la moyenne enregistre en 1972 l’album Répression. Elle y lance plus qu’elle ne chante, des harangues politiques sur un jazz hypnotique emmené par le pianiste François Tusques, cheville ouvrière du free-jazz en France.

Clairement engagé à l’extrême gauche, ce compagnon de jeu de Michel Portal, Barney Wilen, Aldo Romano ou Sunny Murray publie des albums instrumentaux d’inspiration maoïste (Dazibao I et II), puis se consacre plus particulièrement à l’animation des luttes via des collectifs, fondant par exemple l’Intercommunal Free Dance Orchestra (1971) ou le Collectif du Temps des Cerises (1974), créateur du disque Dansons avec les travailleurs immigrés.

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 14:28
Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là

Ci-dessous le billet de Jean-Jacques Birgé publié sur son blog :

Avec Feu et Rythme qui l'a précédé de deux ans, mon disque de Colette Magny préféré est Répression, parce que ce fut par lui et la chanson éponyme que je découvris cette chanteuse extraordinaire qui allait accompagner nos luttes, parce que la suite des Black Panthers est composée par le pianiste François Tusques, qu'y figurent le trompettisteBernard Vitet, les contrebassistes Beb Guérin et Barre Philips, le sax alto Juan Valoaz et le batteur Noël Mc Ghee, parce que Léon Francioli a composé la musique de Libérez les prisonniers politiques, que la pochette est signée Ernest Pignon-Ernest, et parce que Camarade Curé m'avait fortement surpris et impressionné.


45 ans plus tard, Pierre Prouvèze m'offre le disque du Chœur des prêtres basques GOGOR. À côté de Ez, Ez Dut Nai sur lequel Colette chante en re-recording, les autres morceaux sont aussi émouvants. Le 4 novembre 1968, devant l'absence de réponse du Pape à leur lettre de doléance sur l'attitude honteuse de l'Église au Pays Basque, soixante prêtres de la Biscaye décidèrent de s'enfermer au séminaire de Derio tant que Rome ne réagirait pas. Quelqu'un eut la bonne idée de les enregistrer pendant les 25 jours où ils étaient cernés par la police et accablés par la presse. Comme le texte intégral de leurs revendications reproduit sur le livret du CD est assez long, je cite seulement quelques vers de Colette qui résume leur position :
Camarade-curé, l'évêque t'a interdit d'exercer ton ministère
À la rigueur tu peux dire la messe,
mais surtout pas prêcher...
Et plus loin
"L'Église est coupable de l'oppression qui s'exerce sur les travailleurs,
Liée au pouvoir fasciste, militariste et capitaliste,
Elle jouit de privilèges dont le peuple est privé,
Nous la voulons pauvre du côté des pauvres et des opprimés,
Libre sur le plan du culte,
Dynamique, à l'avant-garde de la promotion humaine,
Qu'elle s'incarne dans l'Histoire, dans la marche et dans l'effort des travailleurs du pays basque..."

Je fus très proche de Colette Magny que j'allai voir dans sa campagne à Verfeye-sur-Seye dans le Tarn-et-Garonne. Nous avons enregistré ensemble Comedia dell'Amore en 1991 au sein d'Un Drame Musical Instantané, et tant Francis Gorgé que Bernard Vitet l'accompagnèrent dans ses récitals. Je me contentais d'improviser au piano avec elle ici et là. Avec Léo Ferré et quelques autres, douée d'une voix exceptionnelle, elle représenta pendant trente ans l'extrême-gauche par ses textes provocateurs et revendicatifs. Depuis sa disparition, il y a bientôt vingt ans, je pense souvent à elle.

→ Colette Magny, Répression / Pena Konga, CD Scalen'Disc
→ Go-Gor, Agorila, CD remasterisé en 2012

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Published by Jean-Jacques Birgé - dans Critiques disques-spectacles
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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 14:39

Au fond de mon couloir, derrière la pénombre où il s'achève, j'accède à un placard, un boyau où, depuis longtemps, je ne descends plus jamais. Mais ce jour-là, quelque chose me poussa à affronter les ténèbres. Comme pris d'une griserie, je m'armai d'une lampe et plongeai dans un siècle de poussière. A tâtons, j'écartai deux trois planches et glissai la main dans un recoin pour en extraire un trésor oublié. Revenu à la lumière, je m'aperçus que je tenais une galette, la plus belle galette qui soit, luisante et noire, jetant autour d'elle un éclat d'anthracite. Un disque vinyle intact dans sa pochette ! L'album de Colette Magny, sorti en 1972 : Répression. Sur la face B, un titre : Chronique du Nord. Dieu merci, j'avais encore ma vieille platine stéréo. Ce que j'entendis avait toujours la même force que quarante années plus tôt. La force des mots, la force du chant, la force d'une artiste. Jugez par vous même en cliquant ici

Plus simplement, j'en ai ci-dessous transcrit le texte, avec son orthographe et sa ponctuation. Ensuite je dirai mes émotions, mes commentaires et quelques hypothèses.

CHRONIQUE DU NORD (Colette Magny) (Bou Bou YeYe, le cri des femmes de mineurs en grève)

Ils habitaient un village de la Flandre wallonne Ils avaient grandi ensemble lentement dans les hauts herbages dans la poussière des routes, dans la senteur âcre des fermes, Dans les fossés, on allait se laver la figure ou je ne sais trop quoi avec les rats Ils devisaient dans les chemins creux côte à côte, d'un pas lent et monotone sérénité des prairies grasses, des larges fleurs et des grands bœufs qui y suivaient leur songe obscur.

Mais il faut que tu partes chez les bourgeois apprendre les manières de la ville, si tu veux savoir tenir ton ménage à Douai.

Elle est partie, il ne dort plus les abeilles bourdonnent dans les hautes ciguës assis dans les branches d'un saule - quand la lune se lève, ça rend sa silhouette si bizarre les paysans attardés le prennent pour un merlifiche (1), pour quelque jeteux de sort, venu de Belgique. Il rôdait toujours au bout du pays, le niquedouille, les yeux fixés sur l'horizon...

Comment ça se fait qu'à 38 ans je suis là que je m'étouffe ? - Qu'est-ce que tu veux à manger ? - J'ai pas faim, j'ai mangé 75% de poussière Ferme la fenêtre, j'ai froid Ouvre, j'ai chaud, j'étouffe Allume le feu,éteins-le Fais pas la lessive, j'étouffe Ah ! ces gosses, j'peux plus les supporter Comment ça se fait qu'à 38 ans je suis là que je m'étouffe ? Mon copain, y m'appelle "le Vieux"...

Le four de fonderie de zinc des Asturies dégage une fumée qui fait tout mourir : les arbres ne poussent plus, et si tu vois encore de l'herbe, c'est sur les terrils ; les terrils, c'est pas des collines au pays des mines...

BOU BOU BOUYEYE...

Tu vois, je ne peux pas imaginer que ce ne soit pas la ville des oignons Wagnonville Y'a ceux du Marais, y'a ceux de la Ville Nous du Marais on s'accroche au patois du Nord on a du caractère, on se fera pas enterrer à la ville à Wagnonville Mais ça nous empêchera pas de préparer ensemble des chansons Pour les élections - on remettra pour plus tard les concours de pinsons à Wagnonville

Grand'mère était ouvrière dans une filature elle économisait chaque jour son sou de bière pour acheter des meubles pour marier les enfants ils seront instituteurs, quoi de plus beau ! C'est du beurre à 30 sous, qui faut diabolo !

Elle m'a raconté qu'un soir à Sin Le Noble, le Roi Soleil était arrivé près la bataille : il avait demandé à manger des choux ça arrange les intestins et puis ça les dégonfle après l a fait dans les draps, l'odeur reste, ça sent (2) le noble, à Sin Le Noble.

Grand-père s'est reconverti, finie la mine le voilà marchand d'os, ferrailles, peaux de lapin ; à pied, brouetteur de marchand de couvertures ah ! quel métier de chien (3) !

Tiens, voilà les drapeaux rouges sur la route de Oisier (4) , quel danger ! Ma mère elle est chrétienne, papa va de l'avant "s'pèce de socialiste, va" qu'elle lui dit, maman Mais quand elle entend l'Internationale à l'unisson, une série de personnes qui chantent avec conviction, a lui remue les boyaux (bis)...

BOU BOU BOUYEYE

Le médecin des houillères comprend, il ne vient pas voir ce qui se passe au fond faut descendre à la fosse, pas une fois, pas un jour, mais 10 ans, 15 ans - savoir ce que c'est que d'étouffer, de prendre des cailloux sur la gueule, attendre des heures au bureau pour avoir un papier aller sous la pluie à bicyclette avec 40 de fièvre au centre Comment ça se fait qu'à 38 ans je suis là que je m'étouffe ? Mon copain, y m'appelle "le Vieux"...

Le four de fonderie de zinc des Asturies dégage une fumée qui fait tout mourir : les arbres ne poussent plus, et si tu vois encore de l'herbe, c'est sur les terrils ; les terrils, c'est pas des collines au pays des mines...

Ma mère m'a dit : T'es qu'un godailleux, t'as dépensé des sous qu'on n'avait pas dans la bourse ; faut payer la maison" Y'a de jolies fraises, des jolies fraises à Anolin (5) J'irai les cueillir chez le voisin à 4 h, tous les matins, faut payer la maison... mais y'a la grève à Flers

BOU BOU BOUYEYE BOU BOUYEYE...

C'est le cri des femmes de mineurs, mains nues dans les rues Pas de fourches, pas de faux, mais j'ai peur, oui, j'ai peur bien que je sois fils de mineur ; mais moi, je serai instituteur, et je veux jouir de la retraite le plus longtemps possible et toutes ces femmes, elle me font peur

BOUYEYE...

Adonis, t'as la drisse (6) - Pharmacien, une petite médecine pour la fille du diable qui a mal à son ventre !

BOUYEYE...

Comment ça se fait qu'à 38 ans je suis là que je m'étouffe ? Mon copain, y m'appelle "le Vieux"...

BOU BOU BOUYEYE...

1 En argot, un saltimbanque, un vagabond 2 Qui se prononce "sint" en patois 3 tier de chien, en connaissance de cause, puisque ces petits métiers nécessitaient à l'époque l'usage de "carrettes à quiens". Il en passait encore dans les années 60 : « Chiffons! Peaux d'lapin, peaux ! » Quant au marchand d'os, ce serait ce qu'on appelait ailleurs un regrattier, qui fait commerce d'articles de seconde ou troisième main, voire de rebuts : « Às' oches ! Às' oches ! » m>4 Waziers, bien sûr 5 Annoeullin, à 25 km de Douai ? 6 Picardisme dont chacun connaît le sens. Quant à Adoniss', il est sans doute là pour la rime, et de la même famille populaire que Narciss' (le tiot Quinquin) et Baptiss' (qui est toudis contint).

Voilà pour le texte de cette longue chanson (8'35" : on n'en fait plus des comme ça aujourd'hui). Avant ce disque, Colette Magny avait déjà chanté la mélancolie de l'enfance (Melocoton - 1965, la chanson bluesy qui l'a fait connaître), sa solidarité avec les peuples vietnamien et cubain, avec les ouvriers en lutte des chantiers navals de Saint-Nazaire... Elle s'était faite aussi l'interprête de poèmes de Victor Hugo, de Pablo Neruda, d'Arthur Rimbaud, de Max Jacob, d'Antonio Machado, etc. Ici, en 1972, elle dit la chronique de gens du Nord. Comment elle, la Parisienne née d'un père bourguignon et d'une mère poitevine, en est-elle venue à s'intéresser au peuple de la mine ? Sa biographie, dans le Maîtron (Dictionnaire biographique des mouvements ouvrier et social), apporte cette information : « Son concierge, originaire du Nord lui fit découvrir le milieu populaire des bassins miniers, expérience qui l’inspira. » Une précision : Colette Magny, à l'époque, habitait à Paris, 52 rue (devenue avenue) de Flandre, dans le 19ème arrondissement (où il y a maintenant -depuis 2013, à deux pas, une rue Colette-Magny).

Quand on regarde la discographie de la chanteuse, on voit qu'elle n'a jamais cessé de se faire la porte-parole de opprimés de toute sorte : les ouvriers, les femmes, les immigrés, les enfants d'un IMP... Comme si elle voulait : « écri[re] une sorte de chronique en blues de la France d'aujourd'hui, (et toujours en) faisant intervenir des acteurs réels. » (d'après "Cent ans de chanson française (1907-2007)" de Louis-Jean Calvet - Ed. L'Archipel). En 1967, c'est la grève des chantiers navals de Saint-Nazaire qui la mobilise. Et, la même année, elle réagit au conflit qui gagne les usines Rhodiaceta de Lyon et du Péage-de-Roussillon. En 1971-1972, on la verra auprès des immigrés grévistes des usines Pennaroya de Lyon.

Dans les années qui ont précédé la sortie de l'album "Répression", je n'ai pas trouvé trace de grève dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Des drames certes. Ainsi le 24 mars 1969, une cage de bure chute dans le puits de la fosse no 10 des mines de l'Escarpelle du Groupe de Douai à Leforest et tue cinq mineurs. Et le 14 avril 1971, quatre mineurs périssent lors d'un accident en raval du puits de la fosse no 4 des mines de Lens. le 28 novembre de la même année, quatre mineurs périssent lors d'un éboulement dans un dressant de la fosse Barrois des mines d'Aniche du Groupe de Douai à Pecquencourt.

J'en déduis que c'est ce genre de nouvelles ajouté à ce que son concierge lui a raconté de la vie des mineurs qui a amené Colette Magny à son projet de chanson. Pour écrire celle-ci, elle adopte la méthode du reportage pour reprendre le mot de Claude Fléouter dans Le Monde du 9 mars 1977 : « sa Chronique du Nord, un de ses meilleurs, de ses plus solides blues d'actualité - écrit après un véritable reportage dans des entreprises du nord de la France et qui mêle images, témoignages, émotions. » Voici ce qu'en dit Colette Magny ellemême dans un article paru dans Rock & Folk d'avril 1973 : « j'attache plus d'importance aux textes qu'à la musique. En tout cas, de plus en plus, les textes ne sont pas « de moi » : ce sont des collages, ou des chansons «semi-collectives». Par exemple, la Chronique Du Nord : pendant trois voyages, j'ai noté tout ce que les gens avaient dit et je leur ai envoyé une première bande pour la modifier ensuite en tenant compte de leurs remarques. »

Où ces voyages ont-ils mené Colette Magny ? À lire le texte de la chanson, on est tenté de répondre : dans le Douaisis. En effet, successivement, sont évoqués : la Flandre Wallone, Douai (et sa bourgeoisie), la Belgique (d'où viennent les jeteux de sort), la fonderie des Asturies (Auby), Wagnonville (dite la ville des oignons), le Marais (celui de Wagnonville, le Frais-Marais ou le Marais de Sin ?), les villes à filature, Sin-le-Noble, Oisier (Waziers), Anolin où l'on cultive la fraise (Annœullin ?) et Flers où il y a la grève. Chez qui a-t-elle été reçue ? Qui a-t-elle rencontré ? Je n'ai, pour répondre à ces questions, rien retrouvé qui me mette sur une piste. A-t-elle visité une fosse ? A l'époque, relevant de la société des mines d'Aniche, quatre ou cinq puits étaient encore en activité. Ainsi, à Sin-le-Noble, la fosse Puits du Midi (fermée en 1973) ; à Waziers, la fosse Notre-Dame et la fosse Gayant (en tout quatre puits fermés en 1978). Quant à la fonderie des Asturies, elle est toujours en activité et appartient aujourd'hui au groupe Umicore.

Qui écoute "Chronique du Nord" , même aujourd'hui, quarante-deux ans après sa sortie, se retrouve scotché par la sincérité et la puissance du témoignage. Car cette chanson marche, encore et toujours, fonctionne comme une mémoire vive : un pays autrefois rural, la séduction de la ville, les vieilles superstitions et les peurs nouvelles (la silicose, le poison du four de fonderie, la grève aussi...), l'attachement au patois, l'alternative du travail en filature, l'espoir d'un changement de vie (devenir instituteur), et ce cri des femmes : « Bou bou bouyéyé ! ».

À ce propos, sur internet, je suis tombé sur la version numérisée d'une étude datée de 1911, "The Real France", écrite par Laurence Jerrold (1872-1918), journaliste, essayiste et critique dramatique installé à Paris. C'est lui qui a couvert pour The Telegraph la catastrophe de Courrières du 10 mars 1906. Voici ce qu'il écrit, à la page 98 du chapitre IV ("England, France, and Socialism") :

To this day open-air meetings are forbidden, and public opinion on the whole approves of their being dispersed instantly by armed force. I have seen three workmen knocked down and carried kicking away by the Paris police on the deserted Place de la Concorde because some strike committee had announced a meeting there. In the coal- mining districts of Northern France one heard for years at strike times mystic and childish chants of " Bou, bou, bou ye ye ! ' The explanation was that " Vive la greve ! " until a few years ago was a " seditious " cry, rendering the utterer liable to some six months' imprisonment, so the men translated the words into a gibberish of their own invention. Now " Vive, vive, vive la greve ! " is tolerated, while dragoons, hussars, and mounted gendarmes look grimly on, pouncing every few moments on rassemblements of three or four men arm-in-arm, " dispersing " them, and running them in if they " commit rebellion," which they always do.

(Ma traduction) A ce jour, les réunions en plein air sont interdites, et l'opinion publique dans l'ensemble approuve qu'elles soient sur le champ dispersées par la force armée . A Paris, sur une Place de la Concorde déserte, j'ai vu trois ouvriers jetés à terre et molestés à coups de pied par la police parce que un obscur comité de grève avait annoncé la tenue d'un meeting à cet endroit. Dans les districts miniers du Nord de la France, on entendit pendant des années lors des grèves scander ce slogan à la fois cabalistique et enfantin : « Bou , bou, bou ye ye ! » A cela, une explication : « Vive la grève ! » jusqu'à il ya quelques années était considéré comme un cri « séditieux» , et qui le proférait était passible d'une peine de quelques six mois de prison, de sorte que la population l'a traduit dans un charabia inventé pour la circonstance. Maintenant «Vive , vive , vive la grève ! » est toléré... sous la surveillance sinistre de dragons , hussards et gendarmes à cheval , prêts à s'abattre à chaque instant sur tout rassemblement de trois ou quatre hommes bras dessus, bras dessous , prêts à opérer leur « dispersion », et à les arrêter au cas où ils se « rebelleraient », ce qu'ils ne manquent jamais de faire.

Ainsi donc scander "Bouyéyé !" comme fait Colette Magny est une manière déguisée de crier : "Vive la grève !". Nulle part ailleurs, je n'ai trouvé d'autre commentaire sur cette information. Comment la chanteuse en a-t-elle eu connaissance ?

Il est évident que Colette Magny a su respectueusement être à l'écoute d'ces gins qu'elle a pu rencontrer. Elle a ainsi gardé trace de l'espièglerie populaire de ses informateurs : la graphie faussement aléatoire de Oisier, mis pour Waziers, rappelle le surnom (le "nom jeté") donné aux Douaisiens : "les vint' d'osier" (ventres d'osier) ; autre facéties avec Wagnonville, dite la ville des oignons, et surtout ce qu'elle a noté à propos de Sin-le-Noble. Cette anecdote croise à la fois le souvenir historique du siège de Douai en présence du roi Louis XIV (début juillet 1667) et l'affabulation (quoique... On sait que Louis XIV était friand de choux), dans la veine des mythologies populaires visant à expliquer tel toponyme ou telle particularité géographique. Pour expliquer l'origine du nom Sale-Village, commune du Maine-et-Loire, les habitants des environs racontaient que la Pompadour y était descendue de son carrosse... les pieds directement dans la boue : « Ah, quel sale village ! » aurait-elle lâché. Et cette autre légende pour expliquer comment Rebreuve-sur-Canche, dans l'arrondissement d'Arras possède un Bois de Gargantua et deux petites collines (dites Monts Blancs) : le géant s'y serait arrêté et y aurait décrotté ses souliers ; quant à la Canche, elle serait le produit de son pissat. Et cet autre exemple cette fois (comme pour Sin) dans la veine scatologique. Je l'ai entendu dans mon enfance à Armentières pour expliquer le nom de deux communes voisines : Gargantua (encore lui) cherche ses fils disparus près de la rivière (la Deûle) ; il les appelle, ils répondent : « Père, in chie ! » et il vit "d'eux les monts". Voilà Pérenchies et Deûlémont rhabillés pour l'hiver, autant que Sinle-Noble (En fait, le toponyme Sin est attesté dès 1117 et mérita l'extension "le Noble" en 1355 pour son soutien à Jean le Bon).

Je n'ai malheureusement rien trouvé à propos de l'identité du premier informateur de Colette Magny. Le hasard m'a donné cependant le nom d'un autre concierge parisien (je n'ose imaginer qu'il s'agisse du même), Félix Picques, ancien mineur et qui se souvint de la mine en peignant des tableaux qu'on qualifiera de naïfs, tableaux récupérés par un galeriste parisien.

Un commentaire maintenant sur la démarche artistique de Colette Magny. Elle écrivait, composait et chantait comme, en son temps et aujourd'hui, agit le plasticien Ernest-Pignon- Ernest : rendre à la rue sa mémoire, à la fois en la magnifiant (jeu de mot facile) et en refusant toute appropriation artistique.

On connaît d'Ernest-Pignon-Ernest le portrait grandeur nature d'Arthur Rimbaud collé sur des murs parisiens et voué à l'usure du temps. Ce n'est pas une surprise de le retrouver dans l'illustration de la pochette de l'album Répression : -un terril, un chevalement, un groupe de mineurs- et, sur un format plus grand, une tête d'homme (un mineur) non pas signé ErnestPignon-Ernest mais identifié par les initiales de l'homme représenté (J.B.).

1972 : Colette Magny chante Chronique du Nord

Colette Magny mêle à sa narration des phrases entendues lors de ses reportages préliminaires, donnant la parole à ceux qui ne l'ont jamais, ou si rarement. Elle s'efface derrière ces propos d'autant plus forts qu'ils sont rapportés sans apprêt aucun. Les critiques ont parlé de chanson-collage qui, peut-être, a son origine dans le genre du poèmeconversation cultivé par Guillaume Apollinaire (un exemple : le poème Les Femmes dans le recueil Alcools). Manière ensuite cultivée par les surréalistes et, plus récemment, par les poètes de la Beat-Generation (le procédé du cut-up, lui-même repris à certaines occasions par le poète natif de Guarbecque Lucien Suel).

Comme l'écrit Jacques Vassal dans son essai "Français si vous chantiez" (Ed.Albin Michel, 1976), « Cette tranche de vie d'une famille de mineurs du Nord de la France est à notre réalité ce que le « North country blues » de Bob Dylan est à celle des Américains. Et le parallèle n'a rien de gratuit : non seulement le sujet est presque le même mais, dans un cas comme dans l'autre, l'auteur au lieu de parler des mineurs et de leurs familles, les fait parler eux-mêmes. Répercutant leurs propos entendus sur place, il n'est plus que leur porte-voix, leur interprète auprès du monde extérieur.»

Un mot enfin sur la musique. Les autres chansons de l'album Répression sont très marquées Free-Jazz. En effet, 1972 a connu un bel essor des expérimentations musicales que d'ailleurs ne programmaient pas les radios de l'époque : pour entendre Brigitte Fontaine (Ah! Comme à la radio - 1969), Catherine Ribeiro ou Colette Magny, il fallait se contenter du disque ou, mieux, du concert. Pour Chronique du Nord, Colette Magny a pris le parti du minimalisme à la fois vocal et instrumental : d'un côté un sorte de parlé-chanté bluesy idéalement servi par une voix chaude et grave, de l'autre une guitare et deux discrètes contrebasses (Beb Guerin et Barre Phillips).

Justement, à propos de concerts, voici ce que j'ai retrouvé des passages de la chanteuse Colette Magny dans le Nord de la France (et au-delà) :

- le 19 février 1968 : au théâtre Sébastopol à Lille (avec John William) - en mars 1969 : à Seraing, en Belgique - en 1971: à la MJC de Croix - le 15 mai 1973 : à l'Université de Louvain, avec les dockers en grève - en 1975 pour le 1er Mai à Dunkerque, avec Ernest-Pignon-Ernest elle fait spectacle pour les dockers : peintures, affiche, concert - le samedi 4 février 1978 : à Lille, salle de la Marbrerie - et quelques autres occasions de l'entendre sur scène : à Ronchin, à Aulnoye-Aymeries...

Par ailleurs le chanteur Jacques Douai avait mis à son répertoire une composition de Colette Magny sur le poème de Victor Hugo, Les Tuileries et, dans un disque réalisé avec d'autres artistes, on peut entendre Colette Magny donner sa propre interprétation de la berceuse du P'tit Quinquin. (Pour écouter -à 5'56"- cliquez ici).

En conclusion, ces deux lignes tirées du Maîtron (déjà cité). Colette Magny : née le 31 octobre 1926 à Paris, morte le 12 juin 1997 à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) ; auteur-compositeur-interprète ; figure majeure de la chanson engagée dans les années 1960-1980.

Jean-Luc Doutrelant

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Published by Jean-Luc Doutrelant - dans Critiques disques-spectacles
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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 14:50
Une rare émotion

Billet publié sur le blog Culturehd :

Colette Magny. Chansons pour Titine

Loin d’être une nouveauté, « Chansons pour Titine » est un album collector qui est de plus en plus difficile à trouver. Principalement édité en vinyle et plus rarement en CD, voilà une chanteuse oubliée du grand public à tort.

Colette Magny était une des rares représentante dans le répertoire blues français capable d’attaquer des légendes comme « Strange Fruit » de Nina Simone ou « Love me tender » de Presley avec une rare émotion. Un caractère bien trempé, une voix puissante et envoûtante doublée d’une pianiste hors pair, il serait cependant réducteur de limiter Colette Magny à ces deux facteurs.

Artiste engagée d’extrême gauche C.Magny dénonçait les travers de son époque avec des motifs récurants comme le racisme, la guerre au Viêtnam et la bêtise humaine au sens large. Colette Magny chantait et touchait au plus profond de votre âme.

Morte quasiment dans l’anonymat en 1997, Colette Magny laissera 10 albums dont le fameux chansons pour Titine en 1983. Le titre « Strange Fruit » emprunté à Nina Simone vaut le détour à lui tout seul avec un piano magistral et une émotion à en dresser les poils sur la tète.

Un Dimanche, si la pochette noire de cet album dépasse du bac d’un marché au puces, forcez le vendeur et acheter sans condition.

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Published by Claude Richard - dans Critiques disques-spectacles
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20 juillet 2014 7 20 /07 /juillet /2014 09:40
Visage-Village, un disque vraiment étonnant, qui fleure bon la campagne, les chardons et le fumier

Très belle analyse-critique du disque de Colette Magny, Visage-Village, publiée sur le blog Off The Beaten Track(lists) :

La notion d’album-concept n’est pas aussi étendue qu’on pourrait le croire. Dans les années 70, en France comme ailleurs, c’est un terme biaisé dont l’intérêt quasi-exclusif ne concerne guère que les productions pop-psychédéliques à tendance prog. On parle volontiers d’album-concept pour toute la vague de disques parus au début de cette décennie : le sacro-saint Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg, mais également La Mort d’Orion de Manset, ou les créations d’Igor Wakhévitch. Mais on parle bien peu des autres genres musicaux, plus acoustiques ou moins hallucinés – et cela semble être encore le cas encore aujourd’hui. Fait étrange, Colette Magny en a pourtant signé quelques-uns, contemporains aux autres précités : Feu et rythme (1970), Répression (1972), Transit (1975) et Visage-Village (1977). Si le désaveu des trois premiers peut s’expliquer pour cause de format « trop » libre, Visage-Village demeure un disque vraiment étonnant, méritant une attention toute particulière. C’est peut-être même l’un des plus beaux de Colette Magny, qui fleure bon la campagne, les chardons et le fumier.

Commençons par rappeler un truisme. La représentation de la campagne ne se définit pas simplement par une nature terrienne ; elle peut être aérienne, envolée, poétique. Loin des cités urbaines et de leur progressisme galopant, les vastes étendues de terres cultivables côtoient les communes séculaires. Vu du ciel, le paysage est un gigantesque trompe-l’œil à ravir les poètes aux envolées lyriques. « Plus on s’approche, plus c’est le foutoir »… L’apparente uniformité des terres flatte le désir, voire la volonté esthétique de l’homme ; mais comme le souligne très justement Colette Magny, à l’observer de plus près, à notre échelle, la campagne est un chaos de mauvaises herbes et de richesses malodorantes, parties intégrantes du processus de renouvellement de la nature. Il n’est donc pas étonnant de voir la chanteuse engagée s’insurger ici contre les « mains pensantes » qui charcutent la terre par le remembrement et son impact éco-paysager, destiné à satisfaire nos plus basses pulsions apolliniennes.

Ces pulsions sont-elles d’ailleurs fondées ? Car la ruralité n’invite pas seulement à l’apaisement, à venir à la rencontre du bon gueux qui rôde de Richepin ou d’Elzéard Bouffier. Sa poésie peut être crue. Et dans la bouche de Colette Magny, la peinture musicale d’un village peut se faire licencieuse, même si la chanteuse n’en omet pas la force empathique, son visage. Ainsi, une fête de campagne permet la rencontre des épidermes, les vagins vivants y croisant les sexes en amiante, « pour la fureur et pour la baise ». Dans le même temps, on reste capable de sérénité voire d’émerveillement devant les arbres morts qui annoncent le grand spectacle de l’hiver, « extraordinaire quand les bêtes se terrent, quand il y a l’air de rien y avoir, et que tout existe ». C’est de tout cela qu’il s’agit sur cet album de 1977. Un sujet certes moins brûlant que les précédentes vindictes à tendance rouge de Magny ; même si elle ne se reconnaissait dans aucun parti politique, serait-ce là l’effet de Soljenitsyne et de son Archipel du Goulag ?

Pour blâmer le cancer qui ronge la campagne, Colette Magny use autant de l’essence brûlante du free jazz que du tempo d’une valse-musette bancale, sans trop servir de flonflons. Elle parvient à replacer le blues dans une ruralité, certes plus moderne mais toujours solidement ancrée, quitte à finir l’album par des chants hystériques. C’est pourtant avec l’accordéon que Visage-Village s’offre une identité musicale franche, justement dans la tradition des albums conceptuels : ce timbre si particulier change radicalement sa résonance par une répétition de motifs, de couleurs, de formes musicales. À travers lui, Magny évoque en tout cas la perte de repères due à la transformation des paysages. Identité perdue ? Dans Répression, on trouve les prémices de cette uniformisation concrète et utilitariste par le remplacement des pavés (dangereux) par du bitume (inoffensif et plat), cherchant évidemment à pointer du doigt l’uniformisation des esprits à une pensée unique et docile…

Moins personnel que Melocoton (1965) ou Kevork ou le délit d’errance (1989), ce disque est pourtant empreint d’un fort sentiment de vécu. C’est une pure merveille de chanson française, accessible, à la fois tangible et évanescente, qui a le don magique de s’incruster peu à peu dans l’esprit de ceux qui prendront avec raison le temps de la redécouverte. Nul besoin d’univers fantastique pour briller. Cette création en collaboration avec Lino Léonardi et le groupe Dharma semble couler de source, comme une évidence. Méconnu et mésestimé, Visage-Village est un dernier coup d’éclat avant les années 80, période moins prolifique de la carrière de Colette Magny.

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Published by Claude Richard - dans Critiques disques-spectacles
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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 09:36
Nous sommes le pouvoir

A lire sur le blog de la radio belge Radio 68, l'analyse critique complète du disque Mai 68 de Colette Magny : "un disque à écouter car Magny rend compte de l'atmosphère révolutionnaire sous un angle purement humain. Elle ne se cache pas derrière des idées ou des slogans mais elle met l'individu au premier plan, sa joie et son enthousiasme, mais aussi ses frustrations et ses échecs".

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 10:56
Et ça crie, gémit, grogne et hurle
Et ça crie, gémit, grogne et hurle

Dans le livre "FREE FIGHT - This is our (new) thing"(Ed. Camion Blanc), Philippe Robert écrit au sujet de Guns baby guns de Colette Magny paru au Chant du Monde en 1972 :

Et ça crie, gémit, grogne et hurle. Et ça fait rage comme la classe ouvrière en colère s’exprimant d’une même voix. Et ça crépite tels les feux de la révolution. Et ça cherche à désosser le système… Ici on milite pour un peuple sans classes, à une époque où la presse, faut pas croire, faisait déjà le trottoir aux côtés de ceux qui détenaient le pouvoir. Faut pas faire l’idiot international, faut laisser circuler la majorité ironisait Colette Magny.

Répression aura été un album engagé comme peu l’ont alors été (ce qu’il continue d’être d’ailleurs). Répression aura été largement boudé en son temps, ne trouvant qu’un petit public par avance acquis à sa cause. Répression n’a étrangement jamais été réédité.

Sur scène Colette Magny laissait d’abord s’exprimer un trio constitué de François Tusques, Beb Guérin et Guem, avant d’entamer un tour de chant en duo avec le second, puis de proposer aux Panthères Noires de débouler. Les Panthères, sur Répression, ce sont Bernard Vitet, Juan Valoaz, François Tusques, Beb Guérin, Barre Philips et Noël McGhie. Brigitte Fontaine enregistra Comme à la radio avec l’Art Ensemble Of Chicago. Colette Magny réalisa quant à elle des disques avec certains des musiciens de free français s’étant illustrés au cours des sessions parisiennes du label BYG, mais aussi avec le Free Jazz Workshop (sur Transit), futur Workshop de Lyon.

L’initiation au free, Colette Magny la doit à François Tusques, Bernard Vitet et Beb Guérin. Ils lui firent écouter Albert Ayler, Frank Wright, Don Cherry, Alan Silva ou Sunny Murray, et grâce à eux, elle abandonna la traditionnelle structure couplet / refrain : elle reconnut dans le free un cri de révolte représentatif d’une période, selon elle, « génératrice d’angoisse ».

Répression met en musique, collectivement, une suite de textes-collages. A l’intérieur de la pochette sont croqués Bobby Seale, Eldridge Cleaver et Huey Newton dont les pamphlets sont plus ou moins repris sur des airs de marche obsessionnels rappelant parfois le meilleur de la première mouture du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. Chez Colette Magny les chansons ne sont pas débitées en trois minutes, pour la radio ; au contraire sont-elles architecturées en de longues incantations progressivement gagnées par l’esprit de révolte.

Du genre :

« Babylone morose, mère de l’obscénité par tes B52, tes atrocités,

Géant tentaculaire, gendarme du monde,

Tes ballons de dollars on les crèvera,

Pieuvre en papier-monnaie, ton centre éclatera,

Tes tentacules on te les coupera.

BABYLONE U.S.A.

Les culs de la bourgeoisie twistent

Bientôt le talon de fer des classes dominantes ne sera plus que

BAVE-LAVE dans Babylone en flammes,

Babylone, fais gaffe à tes tentacules,

La démence déferle sur toi, les peuples se soulèvent,

La marée haute de la Révolution va balayer tes rivages.

Les nazis ont assassiné six millions de Juifs,

L’Amérique raciste, cinquante millions de Noirs,

Quatre siècles d’esclavage ç’en est assez.

GUNS BABY GUNS

La longue marche des indiens CHEROKEE sur la « piste des larmes »,

Dépossédés de leurs terres, massacrés,

Faisons taire les voix de la prudence :

Les cris de notre souffrance guideront nos actions,

Il y a une différence considérable entre trente millions de Noirs désarmés

Et trente millions de Noirs armés jusqu’aux dents.

CHEROKEE CHEROKEE GET GUNS AND BE FREE »

Répression fut censuré par l’O.R.T.F. en un temps où Marchais et Krivine arrivaient parfois à dire des choses en direct à la télé. Colette Magny n’en eut pas l’occasion. Pas plus qu’elle n’obtint du Ministère aux Affaires Culturelles sa licence de musicienne ambulante qui lui aurait permis de chanter dans les jardins publics.

Et ça crie, gémit, grogne et hurle

Colette Magny interprète Répression (version 1983)

Babylone USA - Colette Magny

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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 16:55

Critique de disque publiée sur PlanetGong le 25/12/2011 :
 

Magny-cooperation.jpgColette Magny -
Colette Magny EP

(CBS ; 1963)

 

 

    Cet EP quatre titres (ou « super 45 tours ») est le premier disque de la carrière de Colette Magny, une des rares chanteuses françaises dont la l’expressivité de la voix est comparable à celle des plus grandes chanteuses américaines. Le disque commence par un morceau très dansant, un standard du jazz dixie-land, « Basin’ Street Blues », popularisé par Louis Armstrong à la fin des années 1920. L’accompagnement musical de la version de Colette Magny est impressionnant, et laisse la part belle à l’orgue – joué par Georges Arvanitas. La chanson suivante, « Co-opération » est un exemple de la qualité de composition et d’interprétation de Magny et des musiciens qui l’accompagnent.

    Cet EP a valu à Colette Magny un succès immédiat, en raison de « Melocoton », la chanson qui ouvre la face B. Pour ceux qui ne connaissent pas encore cette chanson, sa découverte sera un choc : paroles tristes et naïves, accompagnement musical dépouillé à l’extrême… La voix de la chanteuse se révèle incroyablement saisissante et poignante, et d’une beauté douloureuse qui ne peut que marquer l’auditeur pour longtemps. « Melocoton » a toujours été la chanson la plus connue de Colette Magny, au point de reléguer au second plan ses compositions plus « sérieuses » et engagées, quelques années plus tard : Magny refusa longtemps d’interpréter « Melocoton » en concert, préférant privilégier des « chansons à textes » et expliquant au public « Melocoton est mort au Viêt-Nam. »

    Pour achever cet exceptionnel EP, Colette Magny rend une interprétation parfaite de « Nobody knows when you’re down and out », qui sera repris et adapté en français quelques années plus tard par Nino Ferrer sous le titre « Le Millionnaire ». A présent que Colette Magny est quasiment tombée dans l’oubli, il est probable que la meilleure méthode pour se procurer ce 45 tours est de fouiller dans les vide-greniers, les marchés aux puces et les brocantes.

 

Liste des chansons :

Face A :
Basin’ Street Blues * (Spencer Williams)
Co-opération * (Colette Magny)

 

Face B :
Melocoton * (Colette Magny)
Nobody knows you when you’re down and out (Ida Cox)

 

 

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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 09:43

Vient de paraître chez EPM un disque autour des femmes poètes et où on a la chance de retrouver Colette Magny sur un texte de Louise Labé ("Baise m'encor'").

femme1

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 13:34

Publié dans La tribune de la région minière n° 3554 p 5 :

 

Les femmes - au moins symboliquement - ont conquis la place qui leur était refusée jusque maintenant. On a connu une femme premier ministre, une autre présente au second tour des élections présidentielles ; on a subi et on subit Bachelot, Alliot-Marie, Boutin et quelques autres... Dans les entreprises, une padg ou un pdg, il n'y a pas de différence quand il s'agit de fermer une entreprise ou de délocaliser. La femme est l'égale de l'homme. Ce n'est pas de ces arrivistes ou de ces affairistes dont je veux vous parler aujourd'hui qui maintiennent le genre huimain dans l'aliénation. Mais de quelques-unes qui chantent. Qui chantent les sans voix, qui chantent la révolte, l'amour, le bonheur de vivre, l'espoir, la mémoire... Un disque Femmes de paroles, réunit six chanteuses : Michèle Bernard, Diane Dufresne, Colette Magny, Hélène Martin, Sapho et Anne Sylvestre... Six chanteuses qui renouent avec l'histoire, une histoire où les femmes parlaient haut et fort, écrivaient pour le meilleur, que ce soit au Moyen-Âge avec Christine de Pisan, au XVIIe siècle avec Madame de La Fayette, ou, plus tard, avec Marceline Desbordes-Valmore ou Elsa Triolet... Madame de La Fayette ne plaît pas aujourd'hui au spécialiste élyséen autant que national du kärcher, qui veut éradiquer, après la racaille, La Princesses de Clèves, un des chefs-d'oeuvre de la littérature française... Peu importe, car des femmes chantent : pour notre plaisir, pour un monde meilleur, pour l'émancipation du peuple.

 

femmes

Femmes de paroles est de ces disques qui nous font oublier l'idée à leur origine. Car pourquoi pas Hommes de paoles ? Femmes ou hommes, au-delà des inégalités toujours vivaces, c'est pareil. Six femmes qui chantent. Mais pas seulement : Sapho écrit et peint. Diane Dufresne est comédienne et peintre. Hélène Martin et Anne Sylvestre ont créé leur maison de disques car rien des activités humaines ne leur est étranger. Six femmes appartenant à deux ou trois générations (nées dans les années vingt pour deux d'entre elles, les années trente pour une, et les années quarante ou cinquante pour les trois autres) : toute une époque marquée par l'exigence. Colette Magny, Hélène Martin et Diane Dufresne ont chanté Aragon, et toutes les six ont refusé de jouer le jeu que le show-biz attendait d'elles. Sans doute est-ce Colette Magny qui est allée le plus loin dans ce refus. Colette Magny l'insoumise dont on a pu dire que si elle n'avait pas fait don de sa voix aux opprimés, elle aurait fait une éblouissante carrière comme chanteuse de blues et du reste, Colette Magny était (elle nous a quittés en 1997) une chanteuse citoyenne en colère, ce qui lui valut de n'^étre pratiquement pas diffusée à la radio et à la télévision... Mais toutes ont su trouver un public fidèle : on ne compte plus leurs albums (ce serait d'ailleurs difficile avec les changements de supports - vinyles, 45 T ou 33 T et CD - ou de genres - albums originaux, compilations, intégrales...-). Toutes les six sont à (re)découvrir : d'ailleurs Femmes de paroles est une invitation à explorer le catalogue d'EPM. Bernard Ascal, directeur de collection à l'origine de ce CD, a puisé dans le fonds EPM : ces 18 chansons sont extraites de 12 albums publiés par le label...

 

Un livret accompagne l'enregistrement. Les textes des chansons sont proposés à la lecture de l'amateur. On appréciera tout, mais particulièrement peut-être Sous les miaoulis de Michèle Bernard qui rend hommage à Louise Michel déportée après la Commune de Paris. Bernard Ascal écrit à juste titre : "Ces chansons n'oublient pas leurs illustres devancières au nombre desquelles l'inflexible Louis Michel qui, déportée en Nouvelle Calédonie, s'emploie à instruire les enfants de l'île et applique dans des conditions hostiles ses généreuses conceptions de la vie". A noter encore que l'une des deux chansons de Colette Magny est extraite d'un CD à paraître : EPM a déjà publié deux CD, Colette Magny 91 et Viet-Nam 67/Mai 68... Un troisième devrait suivre : Kevork. A terme, l'intégralité des enregistrements de Colette Magny sera ainsi à nouveau disponible..

 

Six femmes qui chantent donc... Mais qui donnent aussi envie d'en écouter d'autres comme Claude Antonini, Pia Colombo, Monique Morelli, Catherine Ribeiro, Catherine Sauvage, Francesca Solleville.... Mais j'en oublie et j'en oublie...

 

Lucien Wasselin

 

Femmes de paroles, Anthologie sonore
CD n° 3018143 chez les bons disquaires 19 €

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