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20 décembre 1973 4 20 /12 /décembre /1973 17:21

Dans "La Chanson française de contestation" (Ed. Seghers), Serge Dillaz écrit (pages 236-237) :

Avec Viva Cuba (1963), Viet-Nam 67 marque une date importante pour le renouveau du genre politique. Une œuvre qui prend parti, ce qui est encore rare dans le monde frelaté de la chanson enregistrée. Depuis cette date, Colette Mogny est allée encore plus loin dans ses recherches passionnantes tant sur le plan formel que sur le plan idéologique.

Un peu plus loin (page 261) dans la partie consacrée au dictionnaire bibliographique, Serge Dillaz considère que "la position de Colette Magny dans la chanson française est tout à fait originale. Une œuvre à suivre car elle ouvre de nouveaux horizons".

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20 décembre 1973 4 20 /12 /décembre /1973 11:13
Viva Cuba, une œuvre de propagande dans la lignée révolutionnaire de celles du XIX° siècle

Dans "La Chanson française de contestation" (Ed. Seghers), Serge Dillaz écrit (page 153) :

Quantitativement moins nombreuses, les œuvres suscitées par les révolutions cubaine et russe n’en sont pas moins substantielles. Au-delà d’une vogue certaine qui se trouve vérifiée par leur adoption au répertoire de vedettes du type Mireille Mathieu ( Quand fera-t-il jour, camarade ?), elles ont généralement trouvé une implication spécifiquement politique. Auteur communiste, Jean Ferrat a chanté son espoir dans la république socialiste de Castro sur des paroles de Gougaud (Cuba si) et Colette Magny dans une chanson qui joua un rôle déterminant dans le renouveau du genre a également chanté son espoir dans Cuba après la chute de Batista en 1959. Appel à une résistance internationale devant l’oppression, Viva Cuba se présente comme une œuvre de propagande dans la lignée révolutionnaire de celles du XIX° siècle.

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20 décembre 1973 4 20 /12 /décembre /1973 08:50
Viet-Nam 67

Dans "La Chanson française de contestation" (Ed. Seghers), Serge Dillaz écrit (pages 155 à 157) :


De très nombreux chansonniers ont vitupéré depuis la fin de la dernière guerre l'ascendant des États-Unis dans ce type de civilisation mécanisée qui tend à devenir la nôtre. Tout récemment, l'escalade militaire américaine dans la guerre du Viet-Nam- relança cette critique acerbe en apportant de l'eau au moulin des détracteurs (Ferré, Ferrat, Barrière, Fanon, Allwright, Moulin, Fugain, Dabadie, etc.).
De cette sur-abondante production ont émergé quelques titres dont Chante une femme de Martine Merri chanté par son mari Jean Arnulf, Viet-Nam de Henri Gougaud et Viet-Nam 67 de Colette Magny. Différentes par la forme, ces trois chansons se rejoignaient dans leur condamnation commune de la guerre.
Chante une femme évoquait la douleur de la mère américaine qui vient de perdre son fils au Viet-Nam avec en juxtaposition l'angoisse de la mère vietnamienne pour son enfant menacé par les bombes. En démontrant que la souffrance est indifférente aux idéologies, le texte discret et émouvant de Chante une femme posait le problème de l'inutilité du conflit en cours :
Dors mon amour, mon fils unique
Chante une femme en Amérique
Chante en Amérique une femme
A son garçon mort au Viet-Nam
Chante une femme en Amérique
Sur l’autre bord du Pacifique
Une mère au petit matin
Réveille l'enfant vietnamien
Debout mon fils, debout garçon
J'entends revenir les avions.
Évitant lui aussi l'écueil mélodramatique, le texte de Gougaud, qui ne cachait pas sa sympathie pour le peuple vietnamien en armes, souligna l’impuissance du monde devant l'intransigeance des Américains :
Au Viet-Nam aujourd’hui, Dieu sait qu’il fait tout noir
Et que des hommes nus s’obstinent à vivre libres (...)
Je crois qu’une chanson n’est pas toujours futile
Frères lointains, mes crève-cœur
Je voudrais que ces mots vous soient peut-être utiles
Ils viennent du fond de mon cœur !
Reste le texte de Colette Magny. Original et tout aussi sincère que les précédents, il apporta le soutien frémissant de son auteur qui prenait à partie Mac Namara et les accords de Genève. Œuvre de propagande, Viet-Nam 67 citait le nom de Hô-Chi-Minh: dans une apologie de la résistance que nous avions déjà découverte dans Viva Cuba :
Nous ne nous laisserons pas intimider
Longue vie au peuple vietnamien !
Il convient cependant de ne pas oublier dans ce vaste concert de réprobation quelques chansons qui sans accepter la politique des États-Unis dans le conflit indochinois n'en sont pas moins allées à contresens des manifestations anti-américaines. C’est là que nous retrouvons Michel Sardou et ses Ricains :
Si les Ricains n’étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui.
C'est le même thème qu'il a développé plus récemment dans Monsieur le président de France où l'allusion aux manifestations contre la guerre au Viet-Nam s'est faite plus précise :
Dites à ceux qui ont oublié
A ceux qui brûlent mon drapeau
Qu’en souvenir de ces années
Ce sont les derniers des salauds.
Plus nuancé, Eric Robrecht fait remarquer quant à lui dans Le Bruit et la Fureur que les Américains ne pourront jamais venir à bout de la résistance nord-vietnamienne ("ils vivent pour une idée et meurent pour la défendre") mais aussitôt il souligne qu’il n’a pas oublié "la grande Amérique venue libérer sa petite Belgique". Diversifiée, la chanson d’opinion continue à vivre et c’est très bien ainsi.

Viet-Nam 67
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1 juillet 1973 7 01 /07 /juillet /1973 10:14

Critique de concert parue dans Jazz Magazine de Juillet 1973 :

Magny/Tusques

Colette Magny (g, voc), Beb Guérin (b), François Tusques (p). Guem (père.). Louvain et Bruxelles. 15-16 mai.

Le 15 mai Colette chante dans la salle du Resto U de l'Université de Louvain. Public assez nombreux, presque   uniquement composé d'étudiants. Beb, fidèle au poste ; Tusques et Guem sont là aussi, apportant leur soutien pour certains morceaux comme celui qui est dédié au Black Panther Party et « illustré » par des diapositives sur le B.p.p. et les U.s.a. Colette présente en plus de soon répertoire habituel un morceau fait d'enregistrements réalisés au cours de la grève de Penaroya : les immigrés discutent, chantent, expliquent la grève et les rapports qu'ils avaient avec le patron et les services de santé. Colette « traduit », donnant le ton et l'ambiance de cette grève exemplaire. Il y a aussi un texte très réaliste sur la « vie » d'un prisonnier au Sud-Vietnam.

Au cours dle la soirée, un ex-docker intervient afin de donner les dernières nouvelles de la grève sauvage des dockers qui dure depuis plusieurs semaines. La veille, à Anvers, au cours d'une manifestation devant le siège du syndicat, les flics ont durement chargé, blessant plusieurs personnes dont des femmes et un dirigeant du Comité de grève.

Le lendemain, Bruxelles, la grande salle de l'Université. Même programme, une foule plus nombreuse (près de 1000 personnes ) et plus variée. En prime : projection d'un film sur le Vietnam (situation des prisonniers politiques) et, surtout, l'intervention du Comité de grève des dockers au grand complet. Wuytteck (qui s'était fait « envoyer » à l'hôpital l'avant-veille) parle de la situation des familles des dockers qui n'ont plus de ressources, le syndicat refusant de payer les indemnités de grève sous prétexte  d'engagements pris avec les patrons. Le ton est  ferme et montre que les dockers refusent de céder au chantage. La prise de parole se termine sur le chant des dockers. Colette reprend le micro et, bien qu'un peu impressionnée, chante sans le moins du monde nous dépayser, tant sa façon de s'exprimer est proche de ces travailleurs en lutte. — Horace.

P.S. — Le 7 juin à Paris, salle de la Mutualité, Colette Magny devait participer à une soirée « pour le soutien aux   travailleurs immigrés contre la circulaire Fontanet ».

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Published by Pierre Crépon - dans Critiques disques-spectacles
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26 juin 1973 2 26 /06 /juin /1973 15:11

Extrait de l'article du Monde paru suite à une répression d'un rassemblement contre l'Ordre nouveau. Réactions :

A l'extrême gauche

LA LIGUE COMMUNISTE, qui annonce une conférence de presse pour ce lundi, à 15 heures, au siège du mouvement, 10, impasse Guéménée, à Paris (4e), " exige la libération immédiate " de Pierre Rousset, membre du bureau politique, et affirme que l'ensemble des locaux de la Ligue ont été dévastés. Un appel de la Ligue communiste, signé de Mme et M. Manuel Bridier, M. Henri Leclerc, Daniel Guérin, Alain Krivine, Albert-Pol Lentin, Daniel Bensaïd, Paul Noirot, Roger Garaudy, Maurice Nadeau, Pierre Halbwachs. Mme Colette Magny et M. Alain Geismar, indique d'autre part :

" Une fois de plus, le pouvoir s'est fait le complice des néonazis d'Ordre nouveau en protégeant leur intolérable meeting raciste. Nous avions appelé à manifester contre cette provocation. Nous assumons la responsabilité de cette manifestation et affirmons notre solidarité avec les militants soumis maintenant à la répression policière. "

L'ALLIANCE MARXISTE REVOLUTIONNAIRE écrit : " Ce qui scandalise, c'est que la police française, connue pour ses brutalités systématiques, a eu à faire face à des manifestants ne se laissant pas matraquer. Cela alors qu'elle défendait ouvertement la réunion et les militants fascistes. L'extrême gauche révolutionnaire ne doit pas tomber dans une situation " à la japonaise ", où des bagarres constitueraient l'essentiel de ses activités. "

L'ALLIANCE DES JEUNES POUR LE SOCIALISME ET L'ORGANISATION COMMUNISTE INTERNATIONALISTE déclarent dans un communiqué commun qu'elles " ne partagent pas la politique des organisations gauchistes (...). Les erreurs politiques commises par la Ligue ont permis à la provocation de s'exercer largement ". Mais, indique aussi le communiqué, " l'O.C.I, et l'A.J.S. ne sauraient accepter la tentative de placer sur le même plan Ordre nouveau, organisation hitlérienne, et la Ligue communiste, organisation ouvrière au même titre que le P.S., le P.C.F., la C.G.T., la C.G.T.-F. O., la F.E.N., l'O.C.I, et l'A.J.S. "

A l'extrême droite

LE FRONT NATIONAL affirme, dans une déclaration de son bureau politique : " Une fois de plus des commandos de guerre civile des jeunesses gauchistes ont prétendu imposer la dictature de leur violence et interdire le libre exercice du droit de réunion. Le meeting d'Ordre nouveau avait pour objet d'informer les Parisiens des problèmes posés par l'immigration sauvage, c'est-à-dire l'entrée illégale d'étrangers en France. En s'opposant aux gauchistes, les forces de l'ordre ont rempli leur mission et payé une fois encore un lourd tribut au service de la loi.

Le Front national s'inquiète de l'escalade de la terreur gauchiste. Il exige que soient dissoutes les bandes armées et poursuivis les responsables de tels désordres.

" Il s'étonne que M. Alain Robert, secrétaire général d'Ordre nouveau, ait été retenu plus de vingt-quatre heures et inculpé alors que M. Alain Krivine est demeuré en liberté, ayant ainsi la possibilité de se livrer impunément à une propagande mensongère et provocatrice. "

Chez les policiers

LA FEDERATION DES SYNDICATS DE POLICE C.G.T " condamne les exactions et agressions de certains groupes ou individus contre des policiers, s'acharnant même contre des cars de police-secours. Mais elle constate que le gouvernement porte une lourde responsabilité à propos de ces incidents, en laissant se dérouler une manifestation d'un groupuscule fasciste ".

LA FEDERATION C.F.D.T. DE LA POLICE NATIONALE " dénonce l'attitude des responsables de l'Etat qui, en autorisant, sous couvert de démocratie, la tenue d'une réunion d'un mouvement extrémiste de droite ouvertement fasciste, en violation de la loi du 1er juillet 1972 relative à la lutte contre le racisme, ne pouvaient ignorer le risque évident que cette réunion comportait

" Ce faisant, ces autorités portent une très lourde responsabilité dans l'épreuve douloureuse dont souffrent plusieurs dizaines de policiers sérieusement ou grièvement atteints dans leur chair. "

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14 juin 1973 4 14 /06 /juin /1973 09:09

Libe.jpgArticle paru dans Libération n°29 du 14/06/1973, page 2 :

 

 Lors de la soirée spectacle organisée jeudi soir à la Mutualité, Colette Magny parle avec Libération :

 

- Pour toi, quels sont les problèmes qui te sont posés par les travailleurs immigrés, et qui te sensibilisent le plus ?

 

Colette Magny : Tu sais, je vais te dire, maintenant j'essaye de faire un travail très modeste ; là, il se trouve que j'ai été en contact il y a un an avec les grévistes immigrés de Pennaroya à Lyon. C'est malheureusement loin, mais enfin, ce sont eux qui m'ont demandé de venir. Je n'ai pas fait l'aboyeuse ! Ils ont demandé qu'une chanteuse vienne faire faire une chanson avec eux. Un militant a dit : "C'est Colette Magny qui est susceptile de venir". Effectivement, ça a été moi. Je connais quand même un peu la situation ; elle est compliquée. Je m'aperçois que, sur 105 travailleurs immigrés, la situation politique, pour moi et ma toute petite tête, est très embrouillée.

 

- Et l'action des syndicats, les permanents par exemple ?

 

Colette Magny : J'ai vu un délégué CGT de Saint-Denis, par exemple. Je te jure que ce n'est pas un salaud, et qu'il est de parfaite bonne foi. C'est peut-être un con, si l'on veut ou un gars qui n'a pas compris. Et pourquoi comprendrait-on à chaque fois ? Moi, je fais des bourdes monstrueuses souvent, tu sais, en tant que personne qui n'a pas grande expérience.

Je t'assure, jusqu'à l'âge de 30 ans, je n'avais pas lu un journal. J'ai été éveillée très, très tard. Alors, je me contente d'un petit secteur où je sais que je peux faire quelque chose, très peu d'ailleurs. Au bout d'un an, les travailleurs immigrés de Pennaroya ont eu le désir de faire un disque eux-mêmes, sans moi. Ils vont en faire un, eux, et moi j'en ferai un autre avec eux.

 

- Pour qui chantes-tu, Colette ?

 

Colette Magny : Moi c'est pour les gens que je chante. Ce n'est pas pour les organisations. J'ai du respect pour tous les militants qui font leur travail. Quelle que soit l'organisation, c'est le sujet qui m'importe.

Tout au long de la soirée, les militants du "Comité pour les Droits et la Vie des Travailleurs immogrés" nous ont présenté divers aspects de leur lutte. Par exemple, dans les entreprises Margoline, dont le nom fut hué par la salle. Des chansons, des bandes magnétiques, beaucoup d'expression et de recherche.

 

 

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1 avril 1973 7 01 /04 /avril /1973 17:18
Article paru dans Rock & Folk d'avril 1973 :
rock_et_folk_1973_04_p74_colette_magny_interview.JPG
Depuis dix ans qu'elle pratique ce métier, Colette Magny représente un cas unique dans la Chanson en France. Peu diffusée et même censurée par la radio et la télé vision, très controversée de tous les côtés (aussi bien pour des raisons de choix musicaux que politiques), elle est pourtant souvent citée en référence et l'on retrouve régulièrement son nom, par exemple, dans les référendums des journaux pop (et pas seulement dans « Rock & Folk »). Or, malgré ces références et ce respect poli, un silence suspect l'entoure : sans doute parce qu'elle «gêne», mais aussi à cause de son refus des concessions. Cette formule, souvent usurpée, reprend tous ses droits à son sujet : le long entretien qui suit n'est pas seulement une présentation pour ceux, encore trop nombreux, qui la connaissent peu ou mal. C'est aussi, on le verra, une mise au point sans équivoque et sans prendre de gants à l'adresse de ceux qui, croyant trop la connaître, prétendent lui dicter une ligne de conduite.

Melocoton.

ROCK & FOLK - Pour résumer un peu ton cheminement : je sais que tu n'aimes guère reparler de « Melocoton », mais il y a encore des gens qui te le demandent en récital...
COLETTE MAGNY - A chaque fois, dans n'importe quel bled, on me le demande. D'ailleurs, entre nous, cette chanson je la trouve jolie, simplement je suis en colère parce que les marchands m'ont énervée avec ça : les gens la demandent parce c'est la seule chose de moi qu'on entend à la radio, du moins dans la journée;  ils n'y sont pour rien. Alors je rigole, je dis « II est mort au Vietnam », ou bien « Vous êtes conditionnés par la radio ». Tout de même, ceux qui me demandent « Melocoton» ne sont presque jamais des militants.
R & F - Ça ne crée pas un malentendu?
C.M. - Pas exactement : d'un côté je suis toujours agressive ou intransigeante avec les marchands; de l'autre, je diminue en agressivité vis-à-vis de ceux qui viennent m'entendre. Il ne faut pas que je confonde les deux.  Je rechanterais peut-être «  Melocoton » parce que  je l'aime bien, alors après tout pourquoi pas, mais qu'on ne croie pas que c'est pour essayer de « plaire ».

Impro, blues et free
R & F - « Melocoton » est une des premières étiquettes qu'on t'a collées, et  « chanteuse de blues» en est une autre. Or, même si c'était un « truc » commercial,  de la part des gens du « métier», musicalement il y avait du vrai...
C.M. - Bien sûr, et même encore maintenant. Seulement, je suis révoltée par cette étiquette de « chanteuse de blues », parce que j'ai le respect des chanteurs de blues, et que je ne l'étais pas. Je chantais en anglais des chansons américaines qui se trouvent être des blues, mais je n'improvisais jamais.  Aujourd'hui  il m'arrive d'improviser, mais avec du free-jazz. Etre chanteur de blues, pour moi, ce n'est pas être noir et américain, c'est improviser.
R & F - L'expérience des accompagnements free représente-t-elle un élargissement vers une liberté totale dans !a conception des chansons?
C.M. - Non, je n'ai Jamais eu cette prétention. Je m'entends bien avec des musiciens de free-jazz, et je travaille avec eux, parce que j'ai de l'estime pour eux et eux seuls; les autres sont des fonctionnaires. Beb Guérin pourrait se faire trois ou quatre millions par mois : or, il ne le fait pas.
Par ailleurs, ça m'intéresse de les avoir parce que ce sont de remarquables instrumentistes, qui m'aident à casser ce qu'il y a dans mes chansons. C'est une forme d'agressivité musicale, et je ne pourrais pas le faire seule.
R & F - Ce changement a-t-il été d'abord occasionné par une découverte du free-jazz américain?
C.M. - Non, j'ai seulement rencontré Tusques, Vitet, Guérin et ce sont eux qui m'ont fait écouter Dolphy, Coltrane, Ayler, et ensuite j'ai écouté Frank Wright, Sonny Murray, Alan Silva, Don Cherry, etc.
R & F - Cette musique transforme-t-elle ta façon d'écrire les chansons?
C.M. - Non, puisque je fais la chanson d'abord, les textes et la musique, et ils interviennent ensuite. Sauf pour les « Panthères Noires », où François Tusques m'a en premier passé la documentation, c'est grâce à lui que j'ai été au courant. J'ai préparé le texte en quatre parties, avec l'accord de Tusques, qui a fait la musique de son côté. Ça a été une expérience fructueuse parce que... pas bonne (rires). On a fait notre « autocritique ». Ça m'a appris que j'aurais dû faire la musique moi- même car, même si elle était moins bonne que celle de Tusques, ça aurait collé exactement à mon texte. Telle qu'elle est là, je l'ai chantée des dizaines de fois et je suis obligée d'avoir le texte sous les yeux, impossible de m'en souvenir, parce que je n'ai pas fait la musique. Et c'est seulement depuis qu'on travaille avec Guem, le nouveau percussionniste, que j'ai pu commencer à improviser là-dessus.
R & F - Du point de vue vocal maintenant, je trouve un autre apport dans ta démarche free : on a l'impression que la voix n'est plus le simple véhicule des textes, mais un autre instrument de musique.
C.M. - Ce n'est plus exact en ce moment; ça l'a été pour « Feu Et Rythme », expérience dont j'ai été contente, mais qui représente ma limite et que je ne répéterai pas. Parce que le free-jazz, bien sûr c'est un cri de révolte représentatif de notre époque angoissante, mais finalement il faut le dépasser; je trouve que ce n'est pas très généreux et à présent, j'y ai réfléchi étant malade ces temps-ci, je pense davantage aux gens. Jusqu'à présent, je me suis peut-être trompée, je trouve du déchet en réécoutant mes anciens disques, mais à chaque fois, en le faisant, j'y ai cru. En ce moment, je suis sur un temps d'arrêt. C'est pour ça que je ne veux rien sortir, avant d'avoir trouvé comment faire.
R & F - Des difficultés pour écrire les textes?
C.M, - II est vrai que j'attache plus d'importance aux textes qu'à la musique. En tout cas, de plus en plus,  les textes ne sont pas « de moi » : ce sont des collages, ou des chansons «semi-collectives». Par exemple, la  « Chronique Du Nord » : pendant trois voyages, j'ai noté tout ce que les gens avaient dit et je leur ai envoyé une première bande pour la modifier ensuite en tenant compte de leurs remarques. A présent, pour ce que je suis en train de faire avec les travailleurs immigrés de Pennaroya, j'ai réussi à ce que ça soit eux qui chantent, ensuite je chante avec eux et après je chante mon truc sur eux, en le leur soumettant à chaque fois. Je vais aller l'enregistrer bientôt à Lyon, ils travaillent en ce moment pour faire les chansons en trois langues, parce que le Tunisien ne comprend pas le Marocain, l'Algérien de l'est ne comprend pas celui de l'ouest... Voilà mon travail actuellement.
rock_et_folk_1973_04_p76_colette_magny_interview.JPG
Combat politique.

R & F - De tes chansons en général, se dégage un certain combat politique. Est-il dicté de longue date par... disons une « ligne » politique, ou bien modifié en fonction des événements, de l'actualité?
C.M. - Jusqu'à l'âge de trente ans, je n’avais pas lu un journal. C'est dire que mon éveil politique, il a été tardif. C'était pendant la guerre d'Algérie, en 56, à propos d'une bagarre dans la rue. Ce qui m'a surprise, ce n'était pas la bagarre, mais la non-intervention de la police.
R & F –Que s’est-il passé, au juste?
C.M. -Eh bien, sur le moment je n'y ai rien compris, mais enfin je l'ai su après. Ça se passait rue de Grenelle, il y avait une réunion de la gauche non communiste, et une douzaine de jeunes gens bloquaient la circulation et détournaient les voitures vers le Boulevard Raspail. J'habitais au coin. Les mêmes jeunes gens interpellaient des Noirs, les insultaient, cassaient des phares de voitures. Moi, au courant de rien, voyant ça, je me dis « Ce sont des agitateurs, des sales communistes ». Et puis je vois passer deux agents, qui leur parlent et les laissent faire. Imagine la fille de 30 ans qui n'a jamais lu un journal ; je me dis « Par exemple! La police ne fait rien! Qu'est-ce que ça veut dire? ». Ça a duré comme ça toute la soirée. Puis vers 11 heures, je vois arriver dans la rue de Grenelle deux rangs de gars casqués, et derrière eux un groupe d'environ 200 personnes. Les autres, une douzaine seulement, se précipitent sur eux avec des planches à clous, trois ou quatre d'entre eux saisissent une fille pour l'assommer; la police n'intervient toujours pas. Ma voisine a gueulé : « Bande de p'tits cons ! Je vais leur balancer de la flotte!». Là-dessus, non seulement la police ne les empêche pas, mais elle encercle les mecs qui sortaient de la réunion de la gauche non communiste et les douze autres s'écrient: «Vive la police! La police avec nous !». Tout ça m'a secouée considérablement. J'ai dit à ma voisine : «Alors c'est pas des communistes? C'est des fascistes? Mais qu'est-ce que c'est que ça, des fascistes? Enfin, faut qu'on écrive aux journaux, pour raconter ce qu'on a vu ! ». Elle me dit : « T'en fais pas, demain ça sera dans tous les journaux! ». Mais, les jours suivants, j'ai acheté tous les journaux possibles et imaginables, j'ai lu tous les récits de cette bagarre, mais il n’y avait pas un mot sur l'attitude de la police, favorable aux fascistes.
Après ça, pendant quatre ans j'ai lu les journaux, quatre ou cinq heures par jour, et j'ai été bouleversée d'apprendre tout ce qui se passait dans le monde, les guerres, tout ça, et je me suis dit « Mais où est-ce que je vivais, moi, avec ma petite guitare, à chanter le blues? ».
R & F - Et cette réflexion a eu tout de suite une incidence sur l'élaboration de ton travail de chanteuse?
C.M. - Oui, par exemple dès mes débuts professionnels en 62, j'avais une chanson sur Cuba, et le patron du cabaret où je passais me demandait de ne pas la faire, parce qu'il avait peur que les types de l'OAS viennent tout casser. On a pris aussi le prétexte que c'était « anti-poétique » (on me le reproche encore).
R & F - Écrire des chansons sur des thèmes politiques, aujourd'hui, est-ce que ça ne risque pas de devenir une obsession?
C.M. - Non, mais c'est devenu une mode et j'en ai plein le dos, quand j'entends tous ces gens qui viennent me dire : « Pourquoi tu ne fais pas une chanson sur l'avortement? Et sur la pollution? » Alors, je vais me centrer sur le travail que j'ai commencé avec les travailleurs immigrés, ensuite sur un autre truc qu'on m'a proposé avec les dockers du Havre, bref des petites choses, sur des « petits coins », mais que je connais bien. Les thèmes politiques plus généraux deviennent facilement à la mode, mais de toutes façon, quel que soit le sujet, toutes mes chansons sont politiques dans le sens où je suis une citoyenne dans la cité.
R & F - II n'empêche que tu es toujours censurée à la radio et à la télé.
C.M. - Oui, encore la semaine dernière à Cannes, on m'a demandé si je voulais bien faire une télé; j'ai dit « oui, si c'est en direct ». On me dit d'accord pour le direct, et puis le premier jour, télé annulée, reportée au samedi. Je retéléphone : « Vous êtes sûrs que je peux chanter ce que je veux? ». Je le redemande jusque dans le couloir qui mène au studio, on me répète; «Oui oui, absolument». Bon, je me méfie encore dans le studio, en répétant un blues au lieu de répéter « Répression» que je voulais chanter. Mais un technicien me demande (sans que ce soit un piège de sa part) de préparer ma chanson avec un minutage précis de 2'30". Je me dis : « Bon, maintenant qu'on est là, on y va ». Je commence donc « Répression », et au bout de deux minutes arrive te directeur : « Madame, c'est impossible! La veille des élections, ce serait une provocation! En général on est libéraux, on passe n'importe quoi, mais là vraiment... si vous pouviez chanter autre chose...». Moi: « Pas, question! Ce sera «Répression» ou rien!». Le soir, j'explique l'histoire aux gens qui étaient venus m'entendre chanter à la Maison des Jeunes. Et ils se sont mis d'accord pour préparer avec moi un texte qui a été adopté par l'assistance (300 personnes) et qui disait à peu près : « Nous voulons une télé libre ou pas du tout. A bas la répression sous toutes ses formes!». Nous l'avons envoyé au directeur, accompagné d'une lettre disant que le bassiste et moi ne saurions, comme on nous l'avait proposé, accepter un cachet pour nous taire, et rappelant que M. Arthur Conte avait prétendu dans «Télé 7 Jours» qu'il ne « tolérait pas la censure, si ce n'est pour l'inceste et la pornographie ». Voilà l'incident qui s'est passé à Cannes.
R & F - On dit qu'il existe à l'ORTF une liste noire d'artistes qui ne «doivent» pas passer dans les émissions, et que des gens comme Glenmor ou toi y figurent en bonne place.
C.M. - Oui, mais ce n'est pas ça qui me choque le plus : après tout, je suis contre ce gouvernement, contre le mode de vie qui est imposé, je trouve donc normal qu'on n'aille pas me propulser. Mais alors, qu'on n'aille pas prétendre que nous sommes en régime libéral. Si les censeurs existent, qu'ils s'assument.

« A Armes Egales » avec Sheila.
R & F - Est-ce que tu penses être une chanteuse populaire?
C.M. - Je ne sais pas ce que ça veut dire, «populaire». Avoir une large audience? Mais, Hitler avait une large audience! Je constate simplement qu'il existe une proportion, oh, infime, de la population (je n'aime pas le mot peuple) qui écoute mes chansons.
R & F - En fait, je voulais parler non pas du nombre, mais du genre de gens qui t'écoutent : y en a-t-il de toutes les classes?
C.M. - Il y a surtout des intellectuels, des étudiants et des militants; très peu de travailleurs. Mais il faut dire qu'ils n'ont guère l'occasion de savoir que j'existe. Car, à chaque fois qu'il m'est arrivé (assez rarement, je dois dire) de rencontrer des travailleurs dont j'utilise des phrases, pour des trucs comme la Rhodiaceta par exemple, c'est peut-être con à dire, ils sont très touchés et extrêmement surpris que quelqu'un chante leur travail, au théâtre.
R & F - Une fois, je me souviens, tu avais projeté de chanter dans les jardins publics...
C.M. -.C'est vrai, il y a quelques, années, un jour où Malraux avait dit que les rues étaient « tristes ».  Alors j'ai écrit aux deux Ministères, aux Affaires Culturelles et à la Jeunesse et aux Sports, pour demander une licence de musicien ambulant, pour pouvoir chanter dehors sans me faire embarquer. Je n'ai jamais eu de réponse, ce qui est paraît-il très étonnant. Aujourd'hui je n'ai plus envie de le faire, parce que tout est mal interprété, les gens croiraient que j'essaie de faire ou du scandale, ou de la pub en chantant dans les jardins publics. Alors si je le fais un jour, ce sera à l'étranger.
R & F - Comment peut-on concilier le refus du système, et notamment du show-business, avec le souci de toucher le plus possible de monde?
C.M. - Attention à ça! Moi, je ne suis pas du tout contre le show-business. Plus je gagnerai de fric, plus je serai contente : dans un système capitaliste, il n'y a aucune raison, je me fais payer le maximum. Et ça. Je m'en explique avec les jeunes qui gueulent et qui veulent des spectacles gratuits et des « fêtes », et qui ne sont que des petits bourgeois qui se payent des joints et des bouquins à deux mille balles. Il y a ceux-là, et puis en Bretagne j'ai vu ceux que j'appelle les «anarcho-éthyliques». J'ai dit «s'il y a du grabuge avec ceux-là, braquez-leur un projecteur dessus». Quand ça se produit, je leur dis « montez sur scène et expliquez-moi pourquoi vous voulez pas payer. Si vous voulez connaître mon mode de vie, je suis d'accord, mais vous allez d'abord m'expliquer le vôtre». Eh bien, en groupe ils foutent le cirque, mais quand on leur dit ça ils ne montent pas facilement. Je suis absolument contre les spectacles gratuits et j'ajoute que si demain on me propose l'Olympia, j'y vais: seulement attention : je ne change pas une virgule à mon programme.
R & F - Pourtant, le mois dernier, tu as fini par refuser Bobino.
C.M. - Oui, mais c'était uniquement parce qu'on ne me laissait pas réaliser un certain projet que j'avais en tête (je ne dis pas lequel, car je le ferai ailleurs). Bobino m'avait promis huit jours à l'affiche, les deux parties du programme à moi seule. Ils m'ont demandé ce que j'aurais comme soutien (presse, radio, télé). J'ai réfléchi : il y a quelques journalistes qui me connaissent et qui ont promis de mettre le paquet si je fais un « coup », à la radio José Arthur qui m'a toujours aidée, à la télé... rien. Les gars de Bobino me disent : « Pour la télé, ne vous en faites pas, on a Arthur Conte dans notre manche». Là-dessus, ils ont fait traîner les choses pour choisir la date de mon passage, en se servant d'un tas de mauvais prétextes : « Là, il y a Théodorakis qui doit passer mais on ne sait pas encore exactement quand; après on doit faire refaire les fauteuils de la salle », etc. En fait, moi j'interprète ça de la façon suivante : eux qui croyaient avoir Arthur Conte dans leur manche, maintenant ils doivent l'avoir dans leur culotte parce que, si je fais huit jours à Bobino, les journaux et les radios en parleront et la télé sera acculée à en parler aussi... sans quoi ça se remarquerait trop.
R & F - La télé cherche donc toujours à nier ton existence?
C.M. - Toujours, et je peux donner d'autres exemples. Quand en décembre 70, j'ai fait trois concerts à Gaveau avec Atahualpa Yupanqui en première partie, eh bien la télé a parlé de lui et du spectacle sans citer mon nom. Une autre fois, la télé s'est donné la peine de parler de la manifestation gauchiste du 1 er mai. Il y avait trois choses, pour l'« artistique » : les travailleurs du Joint Français, un groupe pop et moi. Ils ont passé quelques secondes du Joint Français et du pop, moi ils se sont donné la peine de me couper. Il faut le faire! Dans une interview à France-Culture, j'ai fait observer que les hommes politiques de l'opposition passent tout de même à la télé, que Marchais, Séguy, Krivine ont pu dire des tas de trucs en direct à la télé, alors pourquoi pas les chanteurs? Qu'on me fasse faire «A Armes Egales» avec Sheila!
R & F - Ça serait marrant, mais je crois qu'il y a des raisons évidentes si on ne le fait pas.
C.M. - Un type avec qui j'en parlais m'a donné l'explication suivante : un homme politique, on sait ce qu'il va dire, tandis que toi, on n'en sait rien. C'est peut-être réconfortant quant à l'impact des chansons!

A la une avec Pompidou.

R & F - On n'a aucune idée des chiffres de vente de tes disques...
C.M. - Là, je peux donner le chiffre exact dont j'ai eu le relevé pour l'année 72 : j'ai vendu 6 500 disques, c'est-à-dire en comptant honnêtement 2 super 45 tours ou 4 simples = un 30 cm, et non en cumulant les chiffres bruts comme font beaucoup de gens. Ceci en comptant tous mes disques, non seulement Chant du Monde, mais aussi les CBS du début.
R & F - Comment se passent tes récitals, actuellement?
C.M. - Depuis à peu près un an et demi, on a en première partie le trio (François Tusques : piano; Beb Guérin : contre-basse et Guem : percussions), en seconde partie mon tour de chant avec Beb seul et à la fin je fais les « Panthères Noires » avec tous les trois. Si maintenant j'arrive à en vivre décemment, après en avoir bavé pendant des années, c'est grâce à Colette Dorset, une dame qui normalement s'occupe de théâtre mais qui, s'étant intéressée à ce que nous faisons, a réussi à nous faire passer dans à peu près toutes les Maisons de la Culture, ce qui n'était jamais arrivé avant. Et on bourre les salles partout: 1000 personnes à Rennes, 1 200 à Besançon, chiffres énormes pour quelqu'un comme moi. Il faut dire que les types se sont donné beaucoup de mal pour l'affichage ; à Besançon, tu me voyais à tous les coins de la ville, y compris sur les panneaux électoraux! A Toulouse, j'ai été aidée par une journaliste : pendant cinq jours avant le concert, elle a parlé de moi et le dernier jour, elle est arrivée à me mettre en première page, à côté de Pompidou. T'avais « Pompidou réunit les neuf ministres »... je sais plus quoi, et juste à côté : « Un cri intense : Colette Magny», et puis ma tronche! (rires).
R & F - Sans aller jusqu'à me demander des spectacles gratuits, il y a des gens qui estiment que « compte tenu de ce que tu chantes, tu devrais demander moins cher»...
C.M. - Oui, alors ceux-là je suis prête à discuter avec eux : l'autre fois, il y a des types de Besançon qui ont râlé pour ça, trois semaines avant ma venue. J'ai dit « Bon, je viendrai la veille du concert, on en discutera ensemble ». Eh bien ils ont refusé la réunion! Alors, ce n'est pas par hasard s'ils préfèrent refuser la discussion et raconter par-derrière que je suis une salope. Maintenant je vais t'expliquer pourquoi « avec ce que je chante », je demande un certain prix : moi je n'écris pas mes états d'âme en restant dans ma chambre; pour constituer ce répertoire, il faut faire des voyages, prendre des contacts, y passer du temps et ça demande beaucoup d'argent pour le faire. Et ces jeunes gens devraient en fait se rendre compte que les gens qui font des choses  comme ça, on devrait les payer encore plus.
R & F - Maintenant, il peut arriver qu'on te demande de chanter gratuitement, pour soutenir une grève par exemple...
C.M. - Mais on me le demande tout le temps! Chanter pour le comité de soutien de tel et tel truc... seulement moi, quand j'ai été malade, je n'ai demandé à personne de faire un gala pour me soutenir. On n'a pas de Sécurité Sociale; on a une mutuelle qui ne rembourse les médicaments qu'à 50%, et les ambulances pas du tout. Alors, qu'on ne vienne pas m'emmerder avec ça. Tu peux signaler aussi que depuis cette année, je refuse tous les galas gratuits, pour quelque sujet que ce soit. Parce que maintenant j'ai l'intention de faire des voyages, à Pennaroya, puis au Havre pour voir les dockers, puis en Lorraine pour voir les mineurs.
R & F - II y a peut-être aussi une question de prudence sur ce que l'on choisit de soutenir?                        
C.M. - Ça c'est un problème auquel je suis devenue très sensible : ainsi, j'ai récemment déclaré soutenir le nouveau quotidien « Libération ». Or, je ne le soutiens plus. Pour moi, un quotidien où Ies gens pourraient s'exprimer, c'est rêve d'enfant. Mais s'il y a une direction politique précise, je ne peux pas l'accepter: ce n'est pas ça le «rêve d'enfant». Pour «Libération», je leur ai proposé une interview de ma coiffeuse, ils m'ont répondu : « C'est pas intéressant, c'est pas une collectivité». En fait, je suis encore naïve et j'y crois trop vite! Il faut que je fasse attention à ce que je dis.

Propos recueillis par JACQUES VASSAL
Discographie de Colette Magny :      
- « Colette Magny En Français et En Anglais»:CBS 62416 ;
- «Vietnam 67 » : Chant du Monde LDX, 74319;
- « Magny 68-69 » : Production TaïKi-TK-01 (réédité bientôt par Chant du Monde);  
- «Feu Et Rythme»: Chant du Monde; LDX 74444 ;
- « Répression » : Chant du Monde ; LDX 74476.                     
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Published by Pierre Crépon - dans Interview
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1 mars 1973 4 01 /03 /mars /1973 13:39

Actuel1973.jpgExtrait de l'article "La belle vie des gauchistes" paru dans Actuel Novapress n° 29 de mars 1973 :

 

Nous avions envoyé le questionnaire ci-dessous à une cinquantaine de personnes, dirigeants gauchistes et intellectuels révolutionnaires.

Ils vivent, ces gens-là ? Pas possible ? Quand ils ne pensent pas, quand ils ne militent pas, ne jouent pas, ne s'affichents pas, qu'est-ce qu'ils font ? Sartre change-t-il ses draps lui-même ? A quelle heure se l-ve Dany Cohn-Bendit ? Questions de concierges, nous dit-on. Et puis ? Qu'importe, puisqu'il est évident qu'elles se posent et que beaucoup de gens les posent ?

Alors, on a rédigé un questionnaire, toutes les questions qu'on se pose, les connes et les pas connes : car il est trop facile de dire, c'est con, donc je n'y réponds pas. Vos opinions, vos idées, on les connaît, c'est pas là qu'on vous questionne. Pas principalement. Parce que vous finissez, consentants ou non, par exploiter le désir des gens en faisant comme si ça n'avait pas d'importance. Comment vivez-vous ? Vous dîtes : "Mais voyons, pourquoi moi ? Pourquoi ma vie ?". Tant pis pour vous. Vous n'aviez qu'à pas être en avant, en affiche, en photos et en titres, si vous ne vouliez pas qu'on vous le demande. Et puis, maintenant que vous y êtes, il est trop facile de dire que ça n'a pas d'importance, alors que vous savez bien toute la frustration qui se développe là-dessus chez ceux qui vous lisent, vous regardent, vous écoutent ou vous suivent. Alors plus subtils, certains répondent : "Mais en nous remettant ce questionnaire, est-ce que vous ne rétablirez-pas ce culte de la vedette que vous prétendez abolir ?". Nous les avons pas inventées, les "vedettes", du gauchisme et de l'undergrund. Que les gens se rendent compte par eux-mêmes que ce qu'ils projettent sur vous, c'est le fantasme de leurs ratages, au mieux de leurs désirs, les manques de leur vie à eux. Ca n'a aucun intérêt de savoir si Krivine est capable de faire la cuisine, ou combien de fois Jean-Edern Hallier a débouché un évier. Très bien, laissons le gens juger, cessons de leur faire le coup du "j'en montre un peu, je cache le reste, vous savez je suis comme tout le monde...".

Sur les cinquante personnes interrogées, une quinzaine ont répondu, la plupart pour nous expliquer qu'elles ne voulaient pas répondre. Il n'y eut que trois réponses complètes : une longue et sincère confession de Gérard Gélas, du théâtre du Chêne noir, un entrechat surréaliste d'Henri Lefebvre et des propos précis d'Edgar Morin. Toutes les citations qui suivent sont tirées des réponses au questionnaire ou des explications de refus de répondre.
[....]questions1                                                          Cliquez sur l'image pour visualiser ce questionnaire

" C'est du France Dimanche d'extrême-gauche. Venez m'interviewer. Ce questionnaire ne peut refléter la personnalité de quelqu'un. C'est dégueulasse et provocateur. Superficiel et aguicheur à la con. Les choses sont plus complexes..." (Colette Magny).

 

En d'autres termes : vive le magnétophone, à bas le questionnaire. Nos voix, nos chaudes et irremplaçables voix, voilà notre vérité, nos vrais "moi". Nos moi complexes et nos complexes de moi. Alors, vous comprenez, combien on gagne ou combien de fois on se branle...
Sauf que tous ces moi, ça se ramène à des petits gestes, des petits soucis; et que ces gestes et ces soucis forment une vie.
Et loin que s'opposent l'irréductibilité du moi et la constante statistique, l'une accompagne l'autre comme sa réciproque : un tas de petits moi donne un gros ensemble, et l'individu compose le groupe dans son fantasme d'être unique.

questions2                                                           Cliquez sur l'image pour visualiser ce questionnaire

"Pourquoi ne pas interroger les gens de la rue, les O.S. ?" (Colette Magny)

Et bien sûr, on ne voit pas pourquoi l'un plutôt que l'autre, les O.S. plutôt que les "vedettes". Ni pourquoi l'un remplacerait l'autre, sinon en ce que les O.S. participent tous d'une même généralité oppressive, sont tous réductibles, l'un à l'autre dans un mode de vie opposé. Et pas les "vedettes"...
[...]
Guy Hocquenghem

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8 septembre 1972 5 08 /09 /septembre /1972 13:13

Article paru dans Chroniques de l'art vivant du 08/09/1972 :

Il y a dix ans, à la suite d'une audition à la "Contrescarpe" suivie d'un engagement d'une semaine, Colette Magny quittait son emploi de bureau pour chanter. Après une ascension rapide (en plein déferlement yé-yé. elle figure au Hit-Parade de Salut-les-Copains et est plébiscitée par le public de l'Olympia), elle rompt dès l'année suivante avec le monde de la variété conventionnelle. "Engagée", au sens le plus authentique du terme, elle refuse d'amputer son répertoire de chansons jugées trop "dérangeantes" et ne se produira plus désormais que dans les circuits parallèles.
Loin de l'enfermer dans d'étroites limites, son souci d'efficacité et de communication directe l'entraîne au contraire à tenter de multiples expériences : utilisation de musique électro-acoustique,  rencontre musique-expression picturale, etc ... Généralement accompagnée par le contrebassiste Beb Guérin, elle chante non seulement dans des établissements tels que les Maisons de la Culture mais aussi dans les usines, dans des manifestations, sur des places de marché, etc ...
Dernièrement, Colette Magny s'est associée à l'orchestre de free jazz du pianiste François Tusques (Cf. L'Art Vivant n° 21) et, au cours d'une tournée, a présenté à travers la France une suite dédiée aux Black Panthers dont l'enregistrement figure dans le disque "Répression " récemment paru.
chroniques2.jpg
A propos d’un travail en commun sur le Black Panthers Party (Colette Magny, François Tusques, propos recueillis par Daniel Caux) :

F.T.- Avant d'écrire une chanson, Colette effectue tout un travail préliminaire. Elle rassemble des documents, elle lit beaucoup de choses, qu'elle transcrit, elle fait une enquête approfondie. Elle a procède de la même façon pour notre travail en collaboration. Sur le plan musical, cela a peut être été un peu différent que ce qu'elle fait habituellement. Je sais qu'elle n'est pas entièrement satisfaite ... Elle trouve que ce qu'elle a fait n'était pas assez "chanté", mais je ne suis pas d'accord,
C.M.- Ce que je me reproche, c'est d'avoir choisi des extraits de textes, de les avoir imbriqués les uns dans les autres, d'avoir voulu respecter certaines phrases afin d'être sûre de ne pas trahir ce que je crois avoir compris du sens politique des textes, tant et si bien que je me suis peut-être laissée coincer par des phrases difficilement "chantables". Mais après tout, pourquoi pas 7
F.T.- C'est-à-dire qu'il y a des moments où tu parles et d'autres où tu chantes ... As-tu entendu des morceaux de musique contemporaine sérielle utilisant la voix comme le Pierrot Lunaire de Schoenberg ou certaines pièces de Boule ?
C.M.- Très peu, et je t'avouerais que ce genre de musique m’ennuie assez…
F.T.- Bon. Mais penses-tu que dans ces pièces, les vocalistes chantent ou bien qu'ils parlent ?
C.M.- Bien sûr, c’est ce que j’allais dire : que signifie le mot « chanter » ?  Toujours est-il qu’actuellement j’ai soif de mélodie, de lyrisme… Mais, malgré tout, pour moi, le texte compte d’abord.
F.T - Ce qui t'oblige à supprimer certains éléments que tu ne peux pas chanter.
C.M.- Bien sûr. C'est le texte en fonction de son sens et de la façon dont j'ai envie de l'exprimer, mais d'abord en fonction de son sens.
F.T – Tu t’es dit que c’était « free » et que tu verrais bien ce qui se passerait. Quand tu pouvais chanter, tu le faisais, quand tu ne le pouvais pas, tu ne le faisais pas. C’est d’ailleurs bien comme cela que les choses avaient été prévues.
C.M.- Oui, et cette expérience a été très intéressante pour moi. Cela m'a permis de me rendre compte que je pouvais faire autre chose ...
D.C.- Vous êtes passés dans les Maisons de la Culture de diverses régions. L'accueil hors de Paris, c'était comment ?
C M.- Le public était déjà politisé, je crois. Il était composé en majeure partie d'étudiants ...
F.T.- Il y avait à chaque fois beaucoup de monde. Moi, je n'ai pas l'habitude de ça   C'était le plein à peu près partout. Même à Reims où il y avait eu, parait-il, des "bides" retentissants avec des gens tels que Guy Béart, c'était bourré pour Colette. Et il y avait de l'ambiance ! Des types du Secours Rouge sont montés sur scène et ont parlé. A Grenoble, à la fin du concert, il y a eu un début de "manif" dans la rue ... Ceci dit, c'est toujours le même public que l'on touche, un public malgré tout limité : les gauchistes, les intellectuels, et ça, c'est un problème. Il y avait peut-être quand même une petite frange de travailleurs ... Attention, je parle ici des tournées dans les établissements comme les Maisons de la Culture car il arrive à Colette de chanter dans des endroits où elle touche beaucoup plus de travailleurs.
C.M.- Si ce que l'on a fait a eu un "impact", comme on dit, je crois que c'est à cause d'une certaine entente souterraine qu'il y avait entre nous. Les quelques divergences que nous avons pu avoir n'ont pas empêché qu'il y ait une cohésion quelque part et ça, je crois que les gens l'ont ressenti. Pour moi, c'était comme un ring : avec deux batteries, deux saxes, deux trompettes, un piano et une basse, comme c'était par exemple le cas aux Halles pour "Qui a tué Albert Ayler" il y a de quoi crever ! Surtout quand on n'a devant soi qu'un micro pas extraordinaire. J'étais dans tous mes états et même si les gens comprenaient mal mes paroles, ils voyaient une bonne femme en train de se démener et ils se disaient : ce qu'elle fait, elle y tient ! Du fait qu'il y avait une difficulté pour qu'on m'entende, ça m'obligeait à lutter et ça transmettait sans doute quelque chose.
F.T.- De toutes façons, avec le genre de chansons que fait Colette, on ne peut pas comprendre toutes les paroles si elle est accompagnée par un orchestre comme le nôtre, mais cela n'empêche pas les gens d'être touchés par ce qu'elle chante. Pour mieux comprendre ce qu'elle dit, il y a le disque. A ce propos, il est intéressant de savoir que des militants, en Belgique, utilisent le dernier disque de Colette lorsqu'ils projettent des diapositives sur les luttes politiques aux Etats-Unis.
chroniques1.jpgD.C.- Lorsque vous alliez en province, les gens venaient discuter avec vous après les concerts ?
C.M.- Oui bien sûr. Des fois, il faut dire, c'est plutôt pour m'emmerder avec des questions du style "pourquoi les Black Panthers et pourquoi pas la lutte contre l'impérialisme français du Tchad", sans vouloir discuter de façon constructive sur ce qui a été fait et sur ce que je devrais faire ... Il y a aussi ceux qui sont béats ... Il y a enfin ceux à qui, bizarrement, ce que je chante donne de l'espoir.
F.T.- Pourquoi "bizarrement" ? Moi, je trouve que c'est bien que ça leur donne de l'espoir : ce que tu chantes est fait pour ça !
C.M.- Je veux dire que ça semble bizarre dans la mesure où ce que je dis dans mes chansons n'est pas particulièrement affriolant. Ce n'est pas "Demain, mes frères, nous allons être heureux, tous pareils... Tous pareils, nous allons tous nous faire la bise ..."
F.T.- C'est curieux parce que, justement, je trouve que cette chanson "On est tous pareils", ça doit vraiment abrutir les gens, les mettre dans un état de consternation bien que ça se veuille gai et plein d'espoir, alors que des sujets sérieux, même avec un peu de pessimisme, ça les remonte ...
C.M.- C'est vrai mais moi, ça m'a toujours beaucoup surprise.
F.T.- Moi. ça me paraît normal, parce que les chansons très "gaies", du genre Charles Trenet "Boum, quand notre cœur fait boum", j'ai toujours trouvé ça assez déprimant ...
C.M.- Que des jeunes gens et des jeunes filles viennent me dire "Ah ! tu nous as donné de l'espoir", tant mieux, mais ça m'étonne toujours, parce que les chefs des groupements les plus fortement politisés me font au contraire, à ce sujet, de violents reproches : pessimisme, manque d'enthousiasme révolutionnaire, etc ...
D.C.- Oui, mais à travers ce "pessimisme" qui tient à une vision lucide de la situation actuelle, on sent dans ton chant une énergie ... On a l'impression que les choses que tu dénonces peuvent changer.
C.M.- Ça doit être ça ...
F.T.- Les gens n'ont pas l'habitude d'entendre quelqu'un chanter comme ça. Et ils se disent ; "Merde ! On va peut-être sortir du tunnel ! "
D.C.- Quand tu chantes, Colette, est-ce en premier lieu pour satisfaire un besoin de t'exprimer ou penses-tu toujours avant tout à un but ?
C.M.- Possédant ce que l'on appelle une "voix", je souhaite que celle-ci serve à quelque chose. Qu'elle serve à retransmettre ce que j'ai pu entendre dire par des groupes de gens, des collectivités. J'écoute et j'écris ce qu'ils disent ... Je suis forcément sélective puisque cela passe par moi, mais enfin, j'essaie de traduire d'exprimer ce qu'ont dit un ensemble de gens : des ouvriers, les Panthers, etc … Ceci dit, il ne faut pas que je me limite en allant jusqu'à ne plus prendre le plaisir dont j'ai besoin. C'est de trouver l'équilibre. J'ai choisi de procéder de cette façon car mes sentiments personnels - j'ai mal au pied, j'ai mal à la tête, j'aime untel qui m'a quittée ou je ne sais quoi ...-me paraissent d'un intérêt fort restreint...
F.T.- Sans compter que généralement, ce ne sont même pas les problèmes des gens qui chantent ce genre de choses. Ce sont des trucs complètement "bidons" ...
C.M.- Je dois dire que si je chantais mes problèmes personnels, ce ne serait pas gai ! La salle en larmes… "Pleurons mes frères…" (rires).
D.C.- Que t’a apporté, finalement, l’expérience avec François ?
C.M.- Cela m’a permis de me rendre compte que, grâce à une collaboration, grâce à d’autres formes musicales, je pourrais exprimer plus de choses, développer davantage ce que j’ai entendu dire et que je veux retransmettre. Par exemple, c’était intéressant de développer un sujet pendant une vingtaine de minutes, d’une façon plus ample que dans une chanson. Même si par certains côtés, nous ne sommes pas absolument satisfaits de ce que nous avons fait. Je préfère quelque chose d’imparfait mais intéressant à quelque chose de bien foutu mais ne débouchant sur rien.
D.C.- Et toi. François, que t'a apporté cette expérience ?
F.T.- Cela m'a intéressé pour plusieurs raisons. En général, les conditions dans lesquelles je joue me gênent (je suis d'ailleurs en train de monter un orchestre auquel les gens pourront se mêler : ils danseront, ils feront quelque chose, ils ne viendront pas seulement écouter et la musique aura un rôle plus intéressant que dans les concerts, mais la, j'aborde un autre problème. Ce qui était intéressant avec Colette, c'était de pouvoir faire une musique qui supporte quelque chose. Une voix. Une voix disant aux gens quelque chose de précis. J'ai eu très rarement l'occasion de faire un tel travail : une chose précise que l'on met au point, ou l'on répète. De par la forme de la musique que j'ai jouée jusqu'ici – une musique  qui change tout le temps - je ne pense pas être a priori des plus adroits pour ce genre de travail, mais cela m'intéresse. Et puis, avec Colette, on peut toucher beaucoup de gens, on a vraiment un impact, on n'a pas l'impression de jouer devant les 300 ou 400 amateurs habituels de Paris. On sort d'un milieu un peu snob pour entrer dans un milieu plus large : là, la musique remplit un rôle social plus important.
D.C.- Une question : penses-tu que la musique seule, c’est-à-dire sans la moindre parole, puisse avoir l’impact dont tu parles ?
F.T.- A mon avis, ce qu'il faut avant tout, c'est essayé de faire une musique populaire, susceptible d'être comprise par les gens. Le problème d'une musique ayant une signification directe, on peut en parler pendant des heures et s'y noyer. Il est difficile de dire, par exemple, que la musique de Mozart reflète l'esprit noble, aristocratique, ou que la musique d'Aretha Franklin reflète l'esprit populaire. Par contre la marche "Tiens, voila du boudin" reflète une idéologie colonialiste, ça c'est clair pour tout le monde ... Tandis que Ia musique de l'Opéra de Pékin reflète vraiment une idéologie révolutionnaire. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir de double sens.
D.C.- Personnellement, je n'en suis pas si sûr, pour des oreilles occidentales tout au moins. Mais je pense tout de même avec toi - bien que je sache que cela soit contesté - que l'on peut percevoir assez facilement, même sans être prévenu, ce qui anime certaines expressions - limites telles que le free jazz afro-américain. Certes, on ne saurait forcément discerner à l'écoute si celui qui le joue est un "Black Muslim", un "Black Power" nationaliste ou un  "Black Panther" marxiste-léniniste mais on sent bien qu'il veut que quelque chose change. Personne n'a jamais pensé - les détracteurs du free jazz encore moins  que les autres - qu'il s'agissait de renforcer un ordre établi ...
F.T.- De toutes façons, c'est le peuple qui est ou oui n’est pas révolutionnaire, ce n'est jamais la musique. La musique, on peut seulement l’utiliser dans un sens ou dans un autre, pour que "ça bouge" ...
D.C.- Et son impact n'est pas immuable. Il n'est valable qu'à une époque donnée, dans un contexte donné ...
F.T.- J'en ai l'impression, oui.
D.C.- Colette, avant d'avoir rencontré François, connaissais-tu le free jazz ?
C.M.- Non, parce que, de toutes façons, j'écoute très peu de disques, je n'ai aucune culture musicale.  J'écoute ce qui vient, à moi. François m’a fait découvrir Eric Dolphy, Coltrane, Albert Ayler, le "Libération Music Orchestra" de Charlie Haden, sans oublier le "Freedom Now" d'Abbey Lincoln qu'il m'a fait entendre au début de notre rencontre, vers 1965-66.
D.C.- As-tu écouté Elaine Brown (1) ?
C.M.- Oui, et je travaille d'ailleurs actuellement l'hymne du Black Panthers Party qu’elle a composé. Je veux qu'il figure sur mon prochain disque. J'y tiens. Je le travaillerai "mécaniquement", bien que cela paraisse aberrant à François. C’est ma lacune, je n'ai pas immédiatement le sens de la mesure, du tempo, je n’ai le sens de rien …
F.T.- Ce n'est pas vrai !
C.M.- Je dois avoir un sens quelconque mais pas celui-là, aussi je le travaillerai mécaniquement – 1-2-3, 1-2-3, 1-2-3,... - pendant au moins quinze jours afin d'être ensuite un peu plus libre pour l'interprétation.
D.C.- Colette, peux-tu nous parler maintenant de ce que tu as fait dans la rue, dans des manifestations ?
C.M.- François parlait tout à l'heure des utilisations possibles de la musique. On m’a demandé de chanter à la manif du 1er mai. Moi, j'ai plutôt l'habitude de me produire en salle. Bon, je vais à ce 1er mai chanter sur un camion. Au programme "artistique", il y avait les gars du Joint Français, moi et puis un groupe pop. Eh bien, j’ai trouvé que le mieux, c'était les gars du Joint : gais, sympas, détendus, et ils chantaient vraiment vachement bien plus ! Moi, j'ai chanté deux chansons, "Saint-Nazaire" et "Répression", seulement accompagnée par Beb Guérin à la basse, et j’ai trouvé que c’était petit, petit … Peut-être moins "Répression", à cause du rythme Klang ! Klang ! … Mais je me suis dit que pour des manifestations, il fallait d’autres sortes de chansons. Cela m'avait déjà frappée un jour que j’avais chanté sur la place d'un marché pour le Vietnam : à ma surprise, personne ne semblait s’étonner que quelqu'un chante dans la rue et les gens ne se sont arrêtés que pour "Bura-Bura", une chanson qui est loin d'être classique ! ... Tu sais, le poissonnier disait : "Fermez votre gueule, vous m'empêchez de parler avec mes clients ! " mais, Dieu merci, le marchand de bonbons m'encourageait : "Bravo ! Bravo ! Continuez…" … Ceci dit, si j'envisage de chanter à nouveau dans les marchés ou dans une manifestation, je procéderai autrement. Il y a le bruit de la foule ... non pas que je veuille le couvrir, mais je me demande toujours ; est-ce que l'on m'entend ? C'était sympa, ce que faisaient les gars du Joint, avec les tambours, alertes, chantant sans complexe et fort bien ! ...
F.T.- Tes chansons sont très travaillées, il faut vraiment écouter. Il faudrait peut-être seulement quelques notes, quelques mots... que ce soit encore plus direct.
C.M.- Il y a une forme à trouver, c’est sûr.
D.C.- Cette modestie, cette insatisfaction me surprend car enfin, le 1er  mai, les réactions des gens étaient très bonnes.
F.T.- Ils n'ont d'ailleurs pas compris pourquoi Colette n'a chanté que deux chansons.
C.M.- Ah bon ! Parce que moi, j’étais dans un brouillard terrible … Mais tout de même, il faudrait que ce que je chante soit encore plus clair.
F-T.- Quand tu chantes, on ne comprend pas toutes les paroles mais ça "passe" quand même très bien. Et puis, comme je le disais tout à l’heure, il y a le disque. Tes disques se vendent bien, justement parce que les gens ont envie d'entendre tes chansons plusieurs fois.
C.M.- Au Chant du Monde, on m'a raconté qu'un type était venu et qu'il connaissait par cœur les paroles des "Panthers". Moi, ça fait au moins trente fois que je les chante et j'ai un mal fou à les savoir par cœur, il a dû se le passer, le disque, le gars ! ...
F.T.- Ça doit bien marcher, ce disque.
C.M.- Eh bien, ils m'ont fait une belle pochette glacée. Ils doivent en vendre ...
D.C.- Quels sont tes projets immédiats ?
C.M.- Un truc sur Pennaroya. J'y suis allée après la grève avec Beb Guérin et je les ai rencontrés. On a bouffé le couscous, on a chanté, on a dansé. J'ai ramené une bande et des documents. Un copain arabe me traduit tout ce qu’ils racontent sur le déroulement de la grève et c’est là-dessus que je travaille en ce moment. Je sais ce que j'ai envie de faire mais je ne sais pas encore de quelle façon ... Et puis je vais enregistrer l'hymne des Panthères. Enfin, il y a mon opéra sur "La Pintade" de Beckett, à partir de "La Pintade". J’y travaille depuis trois ans et je n'arrive pas à le terminer. Je dis "un opéra", c'est un terme un peu prétentieux, je veux dire : un long truc. Ca peut paraître idiot de parler de minutage, mais j'étais contente de faire "Les Panthers" qui durait une vingtaine de minutes. Disons que ce serait un truc d’une heure et demi sur un sujet et je ne sais pas si j'en serai capable. C'est une ambition, disons ...

(1) Membre du Comité Central du Black Panthers Party. Son disque "Seize the time" n'a pas été édité en France.
 
 
 

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Published by Pierre Crépon - dans Interview
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4 septembre 1972 1 04 /09 /septembre /1972 15:21
Critique de disque paru dans le Nouvel Observateur n°408 du 04/09/1972 :

• COLETTE MAGNY •  REPRESSION
Une combattante, qui s'est engagée dans la chanson comme dans la vie et qui, sans faire aucune concession ni sur sa musique ni sur ses textes, a su se trouver un public fidèle..
33 tours, 30 cm, Chant du Monde •
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