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23 octobre 2007 2 23 /10 /octobre /2007 11:00

Article publié sur le site MusicStory :

Auteur-compositrice-interprète à la voix puissante et au caractère bien trempé, Colette Magny, trop peu connue malgré un talent hors-norme, s’inscrit dans la lignée de Ferré ou des poètes insoumis qu’elle a chanté, tels Verlaine et Aragon. Après son succès de 1963 « Melocoton », elle aura chanté pour dénoncer avec énergie l’oppression des peuples, l’injustice politique, avec ce trop plein d’énergie et de rage qui lui a valu de subir la censure des médias. Restent ses albums, avant-gardistes, empruntant les voies du jazz, du blues et du rock (Feu et Rythme en 1970, Chansons pour Titine en 1983) qui vont continuer à inspirer beaucoup artistes.

Colette Magny est née le 31 octobre 1926 à Paris. Après avoir travaillé de longues années en tant que secrétaire bilingue (elle parle couramment anglais) à l'OCDE, elle décide de se consacrer à sa passion, ce pourquoi elle est taillée : la musique. Sa voix aussi subtile que puissante, est empreinte d’une émotion rare, ce qui lui donne des prédispositions certaines pour le blues et le jazz.


Melocoton

Ce don unique l’entraine dans quelques cabarets Parisiens, où elle est repérée au début des années 1960. Elle se produit en première partie des vedettes de l’époque et, en 1963, se fait connaître avec la chanson « Melocoton », à la poésie nostalgique et enfantine contrebalancée par sa voix mûre. Ce succès lui permet d’enregistrer un album Les Tuileries, publié chez CBS en 1964.


Hors-norme

Mais dans la vie, Colette Magny se soucie peu des paillettes et des plans de carrière. Les raisons pour lesquelles elle s’est lancée dans la voie artistique, lui viennent d’un profond engagement politique et humaniste. L’album Vietnam 67, sorti en 1967, prouve de quelle matière est faite cet artiste au physique et au caractère hors-normes, qui impose le respect autant qu’elle dérange. Elle s’appelait elle-même le pachyderme et avouait « Si on ne me laisse pas chanter ce que je veux, je préfère me taire ». A l’aube de mai 68, ses chansons « Lorsque s’allume les brasiers », « Désembourber l’avenir », « Aurons-nous point la paix ? » l’inscrivent dans la lignée des insoumis tels Brel et Ferré, ou Verlaine, Aragon et Rimbaud qu’elle chantera.


Feu et rythme

Dans les années 1970, elle signe sur le label Le Chant Du Monde et emprunte les chemins du blues, du rock progressif et du free jazz dans une série de brûlots engagés, tels Feu et Rythme (1970), album qui prouve la hauteur de ses ambitions.

Suivent Répression en 1972, Transit en 1975 et des projets aux côtés d’orchestres de jazz qui permettent à un public restreint de découvrir ses improvisations vocales impressionnantes. Trop restreint, car l’insoumission et les provocations de Magny lui valent de subir la censure des programmes de radios et des médias en général.


White blues woman

Elle retrouve un plus large public avec l’album Chansons pour Titine en 1983, qui contient des reprises des grands classiques du jazz (« Strange Fruit », You Go to My Head »…) puis Kevork ou le Délit d'Errance en 1989.

En 1991, sort un disque de chansons inédites qui comporte l’enragée « Rap’toi d’là que je m’y mette ». Celle que l’on présente désormais comme une Bessie Smith blanche, décède le 12 juin 1997, à son domicile de Villefranche-de-Rouergue dans l’Aveyron.

Anne Yven

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14 septembre 2007 5 14 /09 /septembre /2007 14:48

Paru dans Le Parisien du 14/09/2007 sous le titre "Les champions de la participation" :


Les recordmen du nombre de participations à la Fête de l'Huma : l'accordéoniste et enfant de La Courneuve Marc Perrone, qui y a joué dix-sept fois, et, pour le contingent étranger, le mythique groupe chilien Quilapayun, qui a fait huit apparitions entre 1973 et 2004. Catherine Ribeiro détient le record des participations féminines avec sept concerts, de la grande scène aux petits stands, devant Isabelle Aubret. Arrivent ensuite Lavilliers, Nougaro, Alan Stivell et Manu Dibango (six fêtes), puis Le Forestier et Higelin (cinq). Les chanteuses militantes Colette Magny, Juliette Gréco, Sapho et Catherine Sauvage sont venues quatre fois. Comme Idir, Gilles Servat, Mouloudji et les Toulousains de Zebda. Johnny Clegg vient cette année pour la troisième fois et égale Léo Ferré. Jean Ferrat, curieusement, n'est venu que deux fois. Et Brassens n'y a jamais chanté.

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7 juin 2007 4 07 /06 /juin /2007 16:39

Page publiée sur le site Esprits nomades :
Magnyb.jpg
J'aim'rais être du pays où ce n'est pas le drapeau que l'on aime porter haut...J'aim'rais être du pays où c'est la pensée que l'on préfère comme drapeau...
 
Si Colette Magny n'avait pas fait don de sa voix aux opprimés elle aurait fait une éblouissante carrière comme chanteuse de blues et du reste. Mais voilà la Colette elle ne transigeait pas et sur les barricades de la chanson elle jetait ses pavés.
Ce n'était plus une chanteuse engagée mais une chanteuse citoyenne. Comme un hippopotame en colère elle fonçait sur les préjugés.
 
Elle pouvait réciter l'alphabet ou le bottin (pas mondain bien sûr), sa voix des plus profonds Mississipi enfouis en nous, rendait tout nécessaire et évident. D'ailleurs elle chantait "La marche", définition chantée du Larousse. Ou le petit Quinquin !
 
Chanteuse qui déménage, les vieux greniers des habitudes et des conventions, elle allait de l'avant, tête baissée, cœur ouvert. Maudissant les médias qui ne voyaient en elle qu'une négresse blanche chantant le blues et refusaient "la politique", c’est-à-dire la vie du citoyen dans la cité. Elle aura été de tous les combats, sans toujours beaucoup de lucidité, emportée par sa flamme révolutionnaire préférant les guillotines aux livres.
 
magny3.jpgElle était plus gauchiste qu'anarchiste et elle a eu ce mot merveilleux :
« Que faire ?
comme disait Lénine avant de déraper sur le verglas. » (Colette Magny).
 
Car Colette Magny c'était aussi un rire énorme, donc disproportionné.
 
Elle hurlait Antonin Artaud, fils d'une société suicidaire, elle empoignait Mélocoton. Elle chantait l'hymne des Blacks Panthers ou les arbres lourds de pendus de Strange Fruit, mais aussi dans le même souffle, et quel souffle, Verlaine sur une musique de Fauré, la Chanson de la plus haute Tour de Rimbaud et Louise Labbé. Et bien sûr Aragon et Hugo ! Mais aussi de simples lettres de grand-mère à sa fille. Le pouvoir émotionnel de sa voix n'a presque pas d'équivalent en France.
Elle m'a toujours fait penser à Odetta, chanteuse américaine aussi prégnante et émouvante. Colette Magny avait l'énergie dévastatrice de la colère et de l'amour.

Lui téléphoner vers la fin des années 1990 revenait à recevoir une bordée d'injures. On était tous coupables de l'avoir ainsi oubliée mais quelle gratitude de passer avec elles des heures au téléphone. Et elle faisait tout pour rendre tout engagement impossible. Elle vous parlait de l'injustice du monde mais aussi de ses peintures. Puis elle se repliait encore plus.
 
Du cordon sanitaire fait par tous pour l'empêcher d'être entendu par le peuple, de peur de la contagion et de la subversion. Ils ont bien réussi et la radio ne l'aura jamais quasiment diffusé, de peur de la maladie honteuse qui s'appelle la liberté.

Énorme elle devenait l'image de la déesse Terre qui parlait de ses entrailles par sa voix, elle se nommait elle-même le pachyderme et disait qu'elle en avait ras la trompe d e toutes ces saloperies. Sa voix était bouleversante, une des voix du siècle. Elle s'en foutait. Elle n'était pas contestataire, elle était révoltée.
"Je rêve d'une grève générale mondiale qui empêcherait de sévir les quelques monstrueux crétins ".

magny1.jpgElle devra se taire. Intègre jusqu'au fanatisme elle mettra sa vie en harmonie avec son chant.
" Si on ne me laisse pas chanter ce que je veux, je préfère me taire " .
Elle se tut et ses colères mémorables restaient à mijoter en elle.
 
Elle était tout entière dans sa soif de justice, de solidarité, de fraternité. Sa vie est peu connue. Née à Paris, elle travaille pendant 17 ans en tant que secrétaire dans un organisme international, l'Unesco, puis elle décide de se consacrer à la chanson. Elle se produit dans les cabarets en 1962, et en 1963 elle fait l'Olympia avec Claude François et Sylvie Vartan.
Mais ce n'était ni sa route ni sa vérité, et elle s'engage corps et voix pour la révolution, le tiers-mondisme, les mouvements ouvriers. Puissante était sa voix, puissante ses convictions, et il ne fallait pas oser la contredire, on prenait un coup de trompe.
 
Lancée dans le jazz le plus free, le rock progressif, l'improvisation bouillonnante, ou les ballades les plus nues, elle passait des chansons pour Titine bluesy à des imprécations contre la guerre du Vietnam ou du Chili, avec de terribles témoignages en chansons. Elle se mêlait aux forces vives du jazz (Workshop de Lyon, Texier, Raymond Boni, François Tusques....) en improvisant simple instrument vocal dans un grand tout.
 
Un jour elle en a eu marre et a claqué la porte, Colette s'est barré un 12 juin 1997. À nous de nous souvenir de cette folle énergie, de cette aventure vibrante qui a fait d'une secrétaire sans aucune formation musicale, la chanteuse la plus lyrique, la plus musicale de son temps. Tous les grands musiciens ont voulu l'accompagner. Et pourtant qui se souvient encore qu'elle était interdite de diffusion à la radio, et de sa fin misérable dans un hospice.
 
Elle aura inventé le blues blanc, sorte de Bessie Smith enragée. Elle était une montagne en marche.
 
"Colette Magny, c'était une grande. Elle aurait pu avoir une renommée plus importante, elle avait une grande aura, mais elle avait de grandes exigences, dans ses textes comme dans les musiques. Ce n'était pas de la chansonnette. Elle a choisi une voie originale, à elle, un peu en dehors de la chanson française." (Ferrat)

cmagny.jpg

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22 mai 2007 2 22 /05 /mai /2007 12:22



Article paru dans le Jura Libertaire :

Résume l’esprit de ces implacables essais documentés dans un scopitone révolutionnaire sur une chanson originale de Colette Magny. Rappelons que, à l’époque comme aujourd’hui, il est interdit de tourner dans les usines et qu’il s’agit donc de plans volés, volés à la censure sociale, volés à la fatigue, volés au désespoir ordinaire qui s’attache à la condition ouvrière dans une société de contrôle.


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Présentation du film Rhodia 4/8 :

Réalisateurs : Groupe Medvekine de Sochaux
Producteur : ISKRA

 

Un jour de l’année 62, Colette Magny plaque son poste de secrétaire bilingue à l’OCDE. Comme La Suzanne de Classe de lutte, elle choisit soudain un autre chemin, sans trop savoir où il mène ; l’important, on le sait, est que ce chemin ait un cœur. La Magny, à trente-six ans frappés, va donc pousser la chanson sans avoir jamais appris la musique, sans même savoir tenir une guitare. Les destins s’inventent très bien. Passée une première phase de reconnaissance (signature chez CBS, un tube, Melocoton, Magny chante la Bretagne, les mineurs du Nord, Cuba, les Hibakushas d’Hiroshima (Vietnam 67) et rejoint tout naturellement, appelée par les membres du CCPO en 68, la grande aventure des Medvedkine. Dans Rhodia 4X8 sont reprises des images d’un film d’entreprise : puisqu’on interdit aux ouvriers de filmer leur travail, il faut jouer au plus fin : soit faire des images incognito, soit réemployer les images officielles… Avec la voix de Colette Magny, ce film donne un autre sens au travail en usine.

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7 mai 2007 1 07 /05 /mai /2007 10:32

Le Journal du Mardi (Belgique) du 7 mai 2007 : 

Pour France3, c’était une bonne idée que de consacrer sa soirée du 26 mars dernier à un divertissement lié à l’actualité : Les Présidentielles en chansons.
Il s’agissait de retracer les épisodes-phares de la société française au travers de sa musique et de faire ressurgir dans nos mémoires les refrains écrits ou interprétés par Gilbert Bécaud, Jean Ferrat, Michel Sardou, Barbara, Georges Moustaki, Pierre Perret…

Ce 2 avril, l’hedo Télérama publie dans sa rubrique Ça va mieux en le disant une lettre d’un téléspectateur insatisfait : Bruno Ruiz (chanteur) de Toulouse y constate : « Ôtez-moi un doute : dans les années 70, les chanteurs engagés qui remplissaient les salles en France s’appelaient bien Bernard Lavilliers, Colette Magny, François Béranger, Francesca Solleville, Jacques Bertin ou Catherine Ribeiro ? Ils ne s’appelaient pas Jacques Dutronc, Gérard Lenorman, Michel Delpech ou Carlos ? Mais peut-être que pour son émission sur la chanson et les présidentielles, Christophe Hondelatte n’a pas pu trouver de documents les concernant à l’INA. En effet, sous Georges Pompidou et Giscard, tous ceux-là étaient interdits d’antenne ».

Des documents sur ces artistes engagés, il en existe certes, mais sans doute sont-ils moins nombreux et probablement de moins bonne facture que ceux qui illustrèrent l’émission de France3. Par exemple, une émouvante séquence consacrée à Colette Magny chantant en s’accompagnant au piano, peu de temps avant son décès, diffusé au cours d’un Cercle de Minuit présenté par Frédéric Mitterrand, le 13 octobre 1997.


Aucune télé en trois ans

Les censures subies par ces artistes « engagés » tant en France qu’en Belgique existent bel et bien. En voici deux assez caractérisques.

Chanteuse établie à Paris qui s’affirmait « marxiste », Catherine Ribeiro a sillonné, avec son groupe Alpes, le circuit des centres culturels de la Communauté française. Lorsqu’elle donna un concert, aujourd’hui légendaire, dans la Cathédrale St Michel et Gudule, le 16 décembre 1972, les envoyé spéciaux de la presse musicale hexagonale débarquèrent à Bruxelles : Best, Rock and Folk, etc. En 1976, avec Maxime Le Forestier, Alan Stivell, Michel Sardou et Serge Lama, elle sera l’une des cinq artistes de variété qui attireront le plus de spectateurs en concert en France. On peut s’inquiéter du fait que son nom ait quasi disparu de tous les hommages rendus aux artistes des années ’70 lorsqu’on découvre qu’en 1974 et 1975, elle donnera une moyenne de huit concerts par mois, ce qui lui permit de toucher plus de 70.000 spectateurs par an, auxquels il faut ajouter les publics de manifestations exceptionnelles : la Fête de l’Huma, Sigma Chanson, le Festival d’Avignon, etc.
Le public brassé en 1976 sera encore plus important, grâce à une tournée dans les villes universitaires. Qu’aurait été le succès de Catherine Ribeiro si les médias avaient simplement relayé son succès sur leurs antennes? Dans un document diffusé en 1976, la chanteuse s’interrogea sur le pourquoi de ce silence télé depuis plus de 3 ans. Jacques Vassal publie dans son livre « Français, si vous chantiez » (1), le fac-similé de la réponse qui lui fut apporté. Un renvoi à l’expéditeur de son document sur lequel était noté rageusement : « … Parce que cette sale rouge nous fait chier ».  Signé, de manière anonyme : « Les producteurs, les programmateurs, les réalisateurs».


La RTB (sans F) censure Colette Magny

Colette Magny était une  « Bessie Smith » française enragée dont les médias de masse ne popularisèrent que Melocoton, un titre peu représentatif de son œuvre. En 1973, à l’occasion d’un concert donné à l’ULB, elle fut censurée par la RTB (sans F à l’époque). Deux fois par semaine, la demi-heure qui prédédait le JT de début de soirée était consacrée à Sept sur sept, un agenda culturel en direct au cours duquel les chanteurs invités interprétaient un de leurs succès et répondaient à une interview. Les responsables de l’émission ne lui proposèrent que l’interprétation d’une chanson car : « … C’est trop politique. La tendance est trop marquée. En interview, cette femme ne va parler que de cela… On ne parle pas de politique dans notre émission ». Il est vrai qu’elle aurait pu expliquer pourquoi elle accompagnait Jean-Paul Sartre dans les usines en grève, sa guitare en bandoulière… ou pire : rendre hommage aux dockers en grève à Anvers (ce qu’elle fit lors de ce concert bruxellois). Plus d’un millier de personnes signèrent une pétition. Le communiqué diffusé à la presse précisait : « Tout autant que celles de Colette Magny, les chansons de Michel Sardou, de Sheila ou de Claude François sont politiques. Mais les thèmes diffèrent… pour les derniers, il s’agit de chanter l’amour, la famille, la patrie. Pour Magny, de dénoncer des injustices sociales et de soutenir des revendications populaires. Entre ces deux conceptions de la chanson, « Sept sur sept » a choisi et son choix ne la flatte guère ».      

Les lecteurs sont parfois plus aux aguets que bien des journalistes ! À propos de Colette Magny, le 6 juillet 1997, Le Monde publia un courrier signé Louis Soler de Paris : « … Elle est morte à 70 ans dans un oubli quasi total. Nos chaînes de télévision lui ont rendu hommage inattendu après l’avoir boycottée ou censurée pendant plus de trente ans. « Une des plus belles voix de la chanson française » nous a-t-on appris sur un ton navré. Ah bon ? ». En effet, TF1 avait consacré dans son 20H un reportage entier à l’annonce de la mort de la bluesman blanche, ce qui affirmait le talent de celle-ci (tout le monde n’a pas droit à pareil égard !) … et prouve donc rétroactivement qu’il y a bien eu boycott durant plusieurs dizaines d’années sur ladite la chaîne privée.


France 3 recycle les censures passées

Le divertissement Les Présidentielles en chansons ne fait sans doute pas consciemment œuvre de censure, mais il travestit l’histoire (relativement récente) de la chanson par manque d’investigation. Et si celle-ci avait été menée, l’audimat lui permettrait-il aujourd’hui de relayer ces artistes naguère plébicités en salles mais méconnus aujourd’hui de la plupart des gens puisque les télévisions recyclent essentiellement leurs émissions d’autrefois qui, elles, évitèrent de les programmer ?

Il s’agit donc de ce que Pascal Durand, professeur à la faculté de philosophie et lettres à l’Université de Liège, appelle dans son dernier ouvrage (2) la « censure invisible », celle qui, à force de surexposer certains faits ou personnages, en occulte d’autres qui mériteraient autant d’attention (Joe Dassin, Claude François… plutôt que François Béranger, Francesca Solleville, etc.). La conséquence de pareille pratique n’est pas anodine puisqu’elle contribue à inculquer auprès du public une vision du monde partiellement erronée. Et bien entendu, l’important, ici, n’est pas de tenter d’imposer certains « goûts » au public, mais plus simplement de tenter de faire prendre conscience à celui-ci qu’il lui est impossible de nous dire qu’il n’apprécie pas Magny ou Ribeiro… puisqu’il ne les a jamais entendues ! Il reste donc encore de la marge pour faire rayonner le droit au choix et le beau principe de la diversité culturelle.

  
Bernard HENNEBERT


(1)1976, Albin Michel.

(2)La censure invisible, Actes Sud.

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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 16:26

Article paru dans Muziq n°8 Novembre-décembre 2006 :

Voix ultime de la protestation charriant les révoltes, Colette Magny (1926-1997), s’est toujours absentée du système au point de tenir à l’écart ceux qui voulaient augmenter son prestige. Au début des années 70, elle m’avait invitée rue de Flandres, dans le petit appartement parisien qu’elle occupa longtemps avant de prendre la tangente du côté de Saint-Antonin-Noble-Val, aux confins de l’Albigeois et du Quercy. Notre conversation, enregistrée sur un magnétophone à bandes, devait paraître dans Gulliver, un mensuel de contre-culture dirigé par André Bercoff. Je voulais élucider le singulier parcours qui mène une dactylo de l’UNESCO au blues le plus radical, en passant par l’Olympia dont elle partage la scène avec Sylvie Vartan. Il me fallait tracer une chronologie. Cette tentative fut un fiasco. Colette Magny s’évadait lorsque mes questions la frôlaient. Elle préférait évoquer les saloperies et comment en finir avec l’oppression en organisant une grève générale mondiale. Concernant ses projets, elle m’annonça (et son visage s’était illuminé) qu’elle désirait convaincre Léo Ferré d’enregistrer un album duettiste. Imaginez l’explosive aria qu’un tel alliage aurait pu susciter.  L’entretien ne parut jamais. Colette Magny s’étant opposé à cette publicité qu’elle jugeait dérisoire.

Elle a 35 ans lorsqu’elle débute en chanson sur le continent Contrescarpe. Sa voix de cyclone souffle les incantations félines de Bessie Smith, un blues prolétaire qui ne pleure pas les amours vaincues mais l’horreur des puissants. Un premier 45 tours publié en 1963 grave un poème de Rainer Maria Rilke et « Melocoton », air poignant dédié à l’enfance. Colette Magny tient le tube qui ouvre les portes mais elle ne cherche pas les falbalas. Ses chansons serviront à évoquer la situation au Vietnam au moment des bombes Nixon. Elles documentent la réalité du Chili après le coup d’état d’Augusto Pinochet et de la CIA contre la coalition d’Allende. Sur les pochettes de ses albums : Che Guevara, Hô Chi Minh…

Passer à la radio ou à la télévision, du moment qu’on ne lui demande pas de se promouvoir, elle ne dit pas non. Les médias ne lui feront pas de cadeaux. À l’ORTF, ses disques sont rayés au stylet. Interdite d’antenne, censurée, y compris par les ayants droits d’Antonin Artaud, lorsqu’en 1981, elle rendra hommage au Mômo, Colette Magny n’en continue pas moins son travail de «journaliste chantante », une locution qu’elle s’est choisie pour faire taire ceux qui la traitent d’artiste engagée.

Artiste, tout de même, le mot est juste. Car cette voix de la rue de Flandres qui aurait pu faire illusion sur les rives du Mississipi savait accrocher des mots sur la répression au Chili autant qu’empoigner l’auditeur avec des textes d’Antonio Machado ou de Pablo Neruda. Passeuse de « révoltes logiques » (Arthur Rimbaud), elle chante Louis Aragon et surtout Antonin Artaud qui a, dit-elle, « craché, vomi, excrémenté pour les enfants du monde ». Sa colère est artiste qui sait aller vers la beauté pour attirer l’attention de ceux qui se font sourds. Elle s’entoure de grands textes et de hauts musiciens, choisit le jazz pour retrouver le son des anciens rugissants. Autour d’elle : Claude Barthélémy, Raymond Boni, Patrice Caratini, Louis Sclavis, Henri Texier, François Tusques. Sa voix anti-impérialiste est sardanapalesque sur « Rap’ toi de là que je m’y mette », magnifique chanson-collage (un genre dont elle est assurément l’inspiratrice) avec quatuor à cordes. Ce blues-rap accompagne  14 autres titres sur Inédits 91, album payé de sa poche. Pionnière, en somme, dans l’éjection par les maisons de disques, Colette (qui se surnomme volontiers la pachyderme) n’a pas la courbure de vente nécessaire. Pèse pas  lourd sur la balance des hits planétaires.

En 1983, je me trouvais au Théâtre de la Ville. Le rideau se lève (façon de parler) sur une scène nue. Piano de cérémonie et Colette Magny au proscenium. Le concert débute par « Etude Op. 10 n°2 » de Frédéric Chopin, la « Révolutionnaire ». Anne-Marie Fijal aux touches. Je suis secoué de frissons. Colette Magny chante « Strange Fruit » et je crois voir des arbres chargés de pendus. Puis elle chante « You Go To My Head », « My Man », « All Of Me » et chacun de ces airs connus remplissent l’air d’ondes vraiment fraternelles. Ce soir-là, sans aucun doute, nous avons tous ressenti que ce cœur de femme gigantesque battait à l’unisson des divas. Nous pensions à Billie Holiday, à Ella Fitzgerald. Ses petites sœurs."

Guy Darol

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22 septembre 2004 3 22 /09 /septembre /2004 13:49

ML.jpgDans Le Monde libertaire n°1367 (16-22 sept. 2004), Jean-Pierre Garnier publie une critique du livre de Larry Portis, "La Canaille, histoire sociale de la chanson française" (Ed. CNT-RP). Il écrit notamment (extraits) :

 

 

 

canaille.jpgLes lacunes de l’ouvrage relatives aux chanteurs rétifs à toute vision critique de la société sont compréhensibles. Ne constituent-ils pas l’écrasante majorité ? Il en va autrement lorsqu’elles concernent des artistes au talent reconnu dont le nom a été, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre, et même, pour certains ou certaines, tout au long de leur carrière, associé à la contestation en chansons.

Sans prétendre ici en dresser une liste complète, et encore moins la commenter, on ne peut, quand même, manquer d’évoquer le souvenir de chanteuses qui, telles Catherine Sauvage, et plus encore, Germaine Monteiro et Pia Colombo, ont su, dans la grande tradition « réaliste », mettre leurs voix incomparables au service d’un regard dénué d’indulgence sur les iniquités du monde. On pourrait aussi citer Francesca Solleville que les anarchistes venus l’écouter, lors des récitals gratuits qu’elle donnait - c’est le cas de le dire ! - à la Mutualité, n’ont certainement pas oubliée. Italiennes ou hispaniques, les racines de ces trois dernières chanteuses ne sont d’ailleurs pas étrangères au lyrisme qu’elle ont insufflé dans leurs dénonciations ou dans l’expression de leurs espérances. D’autres, absentes elles aussi du livre, ont pris la relève dans les années 70, comme Catherine Ribeiro et Colette Magny, chanteuse fortement inspirée par blues et surtout le gospel, dont la voix puissante s’est fait entendre pour soutenir les travailleurs ou les femmes en lutte.

Côté hommes, on aurait aimé que les noms de Marc Ogeret et de Lenny Escudero ne fussent pas passés sous silence, et que celui de Francis Lemarque ne soit pas mentionné sans plus de précisions. Habitué, lui aussi, des galas libertaires, l’un de ses tubes Quand un soldat s’en va-t’en guerre... n’a pas peu contribué à populariser l’antimilitarisme en France ! Enfin, on aurait pu s’attendre à ce que que Jean Ferrat, simplement « croisé » par Dominique Grange au Cheval d’or, ait droit à plus d’égards : quelles que soient les réserves politiques que peut inspirer son inféodation prolongée au PCF, il faudrait être bien sectaire pour ne pas admettre que son œuvre aussi bien que son influence se situent à un autre niveau que celles de Noir Désir, Manu Chao et autres Zebda.

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1 septembre 2004 3 01 /09 /septembre /2004 10:58

Extrait d'un article d'Agnès Pellerin sur le chanteur Luís Cília paru dans la revue Latitudes n°21 de septembre 2004 :


En 1964, à Paris, le disque Portugal-Angola : Chants de lutte (édité chez Chants du monde) est le premier à dénoncer la guerre coloniale. Son auteur, Luís Cília, jeune portugais réfugié en France, y interprète des poèmes pacifistes et subversifs qui sont autant d’incitations à la désertion [...]. Rapidement, ses compositions qui donnent voix à ceux dont la liberté d’expression reste brimée au Portugal, la sensibilité de sa voix, son ironie acerbe, son intense production discographique situent cet admirateur et ami de Georges Brassens et Léo Ferré à l’avantgarde de l’engagement politique et de l’innovation musicale.
A partir des années 1960 et jusqu’à la Révolution des OEillets, en 1974, de nombreux portugais fuient à l’étranger, pour ne pas partir faire la guerre en Afrique (Angola, Mozambique, Guinée Bissau). Luís Cília, jeune étudiant fiché par la PIDE (police politique de la dictature) suite à des actions universitaires, est d’autant plus réfractaire à cette guerre qu’il est lui-même né en Angola, en 1943, et qu’après avoir rejoint Lisbonne à l’âge de 16 ans, il fréquente la Casa dos Estudantes do Império, foyer actif de résistance à la dictature où vivent de nombreux étudiants africains.
En 1964, dès ses 21 ans, il quitte son pays muni de son passeport, en voiture, en compagnie d’un médecin capitaine appelé à embarquer le jour suivant pour le Mozambique et qui, lui, doit passer les deux frontières -espagnole et française- a salto (à pied, clandestinement).
Peu après son arrivée à Paris le 1er avril, il rencontre chez Câmara Pires, leader angolais du MPLA (Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola), Colette Magny (1), une chanteuse contestataire avec laquelle il construit une solide amitié qui jouera un grand rôle dans son parcours. C’est par son intermédiaire qu’il rencontre l’éditeur de son premier disque et aussi un musicien espagnol emblématique de la lutte anti-franquiste, Paco Ibañez, compagnon de ses futurs concerts.
[...]
En mai 1968, Luís Cília, qui habite alors au Châtelet, est tous les soirs au quartier latin, au coeur des événements. Il fait équipe avec Colette Magny et Paco Ibañez et va chanter “un peu partout, dans les usines occupées.” Cet événement reste pour lui une “expérience inoubliable de liberté totale”. Cette liberté, Cília la défendra toujours, contre tout sectarisme.


(1) Colette Magny, auteur notamment des Gens de la moyenne, fut souvent censurée par l’ORTF.

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14 octobre 2000 6 14 /10 /octobre /2000 22:00
Extrait de l'article "Le Printemps de Bourges, les atouts d'un modèle artistique à la française" de Bertrand Dicale paru dans Le Figaro du 15/10/2007 :

" Si l'on revient aux origines, la naissance du Printemps de Bourges en 1977 est motivée par la dictature de la variété de grande consommation. En ce temps-là, beaucoup d'artistes ne passent pas plus à la radio ou à la télévision qu'ils n'ont accès aux salles de concerts, tandis que leurs disques sont peu disponibles chez les disquaires. Les Sardou ou Dalida règnent sur toute l'économie de la chanson. Comme une réponse, la programmation du premier Printemps est sans ambiguïté : François Béranger, Jacques Higelin, Dick Annegarn, Bernard Lavilliers, Leny Escudero, Henri Tachan, Catherine Ribeiro, Colette Magny – personnalités d'importance mais économie «pauvre», en marge de la prospérité des variétés du moment".

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19 février 2000 6 19 /02 /février /2000 16:36

Article paru dans Le Monde du 19/02/2000 :

Morte en juin 1997, Colette Magny avait fait son entrée sur la scène publique avec Melocoton, un blues à la française qui se classe en 1963 aux premiers rangs du top de Salut les Copains. Mais Colette Magny, chanteuse à la voix grave et noire, revient très vite à ses premières amours : la liberté du jazz, de la parole conquise. Magny était une chanteuse engagée. Elle publia Nous sommes le pouvoir en 1968 ( « trois chansons-enquêtes auprès des travailleurs dans les entreprises »), puis chercha à transmettre les idées des Black Panthers américains, notamment avec les musiciens du Free Jazz Workshop. Féminisme, défense de la démocratie au Chili, aucun des combats de la gauche avant son arrivée au pouvoir ne lui étaient étrangers. En 1982, la chanteuse revient à Cole Porter, Bessie Smith, aux chants traditionnels américains ( The House of The Rising Sun), mais aussi à Verlaine, dont elle interprète Prison, mis en musique par Gabriel Fauré. Anne-Marie Fijal l'accompagne au piano, Patrice Caratini et Henri Texier sont à la contrebasse, Maurice Vander au piano, Claude Barthélémy à la guitare, Dominique Mahut aux percussions... En vertu de cette extrême musicalité, les quelques traces de vieillissement observés du socialisme en marche aux stock-options - de l'eau a coulé sous les ponts - seront immédiatement oubliés au profit de nos retrouvailles avec un album qu'on aurait craint de voir se perdre, faute de réédition.

Véronique Mortaigne

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