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5 décembre 1965 7 05 /12 /décembre /1965 20:15

Article de Catherine Turlan paru dans "L'action" en décembre 1965 :

A la Mutualité Léo Ferré et Colette Magny

Léo Ferré s’était déjà imposé dans la chanson politique en interprétant Aragon, mais c’est l’auteur-compositeur qu’une salle enthousiaste accueillait avec ferveur au cours d’une soirée organisée par l’A.L.I.J. le mercredi 1er dé­cembre à la Mutualité. De façon paradoxale, Ferré, qui n’a plus à conquérir personne et connaît depuis longtemps un succès sans précédent dans la chanson dite « non commerciale », n’a jamais fait tant de concessions au public.

En premier lieu dans la présentation, tout est mis en œuvre pour « plaire » : jeux de lumière, allant jusqu’au ridicule lorsque pour accompagner « Thank You Satan », une rampe lumineuse s’allume sur la scène à intervalle régulier ; gestes savamment étudiés, mais (Ferré n’ayant rien du gymnaste) dont l’effet relève d’une grandiloquence facile et parfois ri­dicule. Le chanteur ne recule devant au­cun « truc » pour séduire le public : clins d’yeux, mimiques expressives, salut à la de Gaulle, etc.

Cette mise en scène soutient un texte à prétentions anarchistes mais que les fréquents jeux de mots, calembours, parenthèses et interpellations apparentent davantage au style «chansonnier». L’imposture est d’abord dans la forme : l’interpellation, loin de réveiller le public tend, au contraire, à l’endormir dans une complicité satisfaite. Au lieu de faire remonter les accusations à leur véritable origine, Ferré attaque le spectateur abruti par la télévision, l’admirateur inculte de Johnny Halliday, l’homme moyen qui « a payé » pour vivre cette vie absurde et menacée, toutes critiques qui visent un tiers absent… et invitent au rire facile un public qui n’a évidemment rien à voir avec ces gens…

Le contenu des chansons de Ferré se révèle illusoire et mystificateur ; ainsi la grotesque et révoltante glorification de l’amour mis en regard de la bombe qui peut bien éclater, puisque « nous deux » resterons tendrement unis envers et contre tout ; de la même façon mes- quine, Ferré ramène tout dans « Les temps modernes » à quelques irritations personnelles.

Sans avenir et sans ouverture, la critique de Léo Ferré se ferme sur elle-même, sur ses sarcasmes amers et limités.

Aux procédés démagogiques de Ferré, appose l’éclatante sincérité de Colette Magny. Avec elle, aucun jeu de scène, d’effets de lumière, ni de saluts intempestifs. Le plus souvent immobile, et même dressée face au public pour un affrontement, elle semble ne vouloir communiquer avec lui que par la voix et le contenu du message qu’elle apporte. Magny ne cherche pas à arracher l’adhésion du public par des détours, elle l’invite à réfléchir, elle développe dans des rythmes sobres une pensée. Elle lance un thème, par exemple : « Gens de la moyenne, pensez-y, sans vous on ne peut rien du tout », et l’enrichit à chaque couplet d’éléments nouveaux qui l’éclairent, le renforcent, lui donnent un poids irrécusable. Dans Le Mal de vivre, la pensée politique se ramasse dans un cri net, « Un grand espoir c’est Cuba », vers lequel convergent les évocations successives des réalités révoltantes du monde ( « Les chiens mordent toujours en Alabama », « La prison et le garrot tuent au pays de Goya », « L’ONU et les grands chefs d’Afrique, ils ont laissé tuer Lumumba »). A l’inverse de Ferré, lorsqu’elle part d’un fait individuel (« Un jeune homme de 18 ans s’est suicidé ») l’élargit aussitôt à des dimensions universelles. La critique brûlante de Colette Magny oblige à la réflexion objective, ouverte sur une action.

L’accès à une jeunesse qu’on veut politiser pourrait, entre autres, passer par la chanson - à condition que celle-ci ne demeure pas le monopole des commerçants, cabotins, braillards, faux anars, bohèmes de luxe et tutti frutti… Les Américains, comme souvent, ont montré la voie, lorsque les chanteurs beatniks, Bob Dylan en tête, se sont dressés contre la guerre du Vietnam. Avec quelques autres, tels Claude Vinci, Jean Ferrat, Jacques Douai, Monique Morelli, etc… Colette Magny enrichit la chanson de fécondes résonances politiques.

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Published by Jean-René Chauvin - dans Critiques disques-spectacles
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