Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 mars 1977 3 09 /03 /mars /1977 11:14

Critique du spectacle donné au Théâtre de la Ville, écrit par Claude Fléouter et publié dans Le Monde du 9 mars 1977 :

Colette Magny a une voix bouleversante, faite pour le blues. Elle aurait sans doute pu avoir une carrière populaire sans problèmes. Mais cette chanteuse hors du commun, qui enregistre pour ses débuts, en 1962, à l'âge de trente-six ans, une très belle chanson (Melocotton), dont le succès l'a fait monter aussitôt sur la scène de l'Olympia devant le public de Sylvie Vartan, rompt vite avec ce que l'on a coutume d'appeler le " show-business " et commence une aventure longtemps solitaire, se laissant porter par sa sensibilité, sa générosité, s'engageant avec passion dans la recherche d'une expression pleine et libre, avec des chansons d'actualité en forme de blues, avec des chansons-collage, des chansons-montage, des chansons-enquête réalisées auprès des travailleurs dans les entreprises, chantant à sa manière une chronique de notre temps.

Cette grande bonne femme fraternelle, qui casse à sa manière les structures traditionnelles de la chanson française, qui pousse très loin un travail sur la forme, sur les notes, les sonorités, le mot, qui s'efforce de ne pas vivre dans un univers clos et garde le goût d'être disponible, a choisi une voie difficile qui la laissera toute une époque sans un contrat pour se produire sur une quelconque scène.

Pourtant, en quatorze ans, Colette Magny a enregistré dix albums, et son audience s'est peu à peu élargie. Cette semaine, elle chante, pour la première fois depuis 1962, dans une grande salle de Paris.

Pour le grand public, le nom de Colette Magny reste associé à Melocotton qu'elle criait comme un vrai blues. Mais pendant quatorze ans, elle n'a pas voulu l'inscrire à son répertoire: " Je disais que Melocotton était mort, qu'il était parti pour le Vietnam. Je tenais à cette chanson, mais je ne voulais pas que l'on me colle sur le dos l'étiquette de chanteuse de blues. " Aujourd'hui seulement, avec sa voix au timbre profond qui plie les mots, les syllabes, elle la chante de nouveau, à côté d'autres chansons comme Nobody knows you when you're down and out ou Baise m'encore de Louise Labbé, ou sa Chronique du Nord, un de ses meilleurs, de ses plus solides blues d'actualité - écrit après un véritable reportage dans des entreprises du nord de la France et qui mêle images, témoignages, émotions.

Ce n'est pas la seule fois où Colette Magny a travaillé à partir de choses vues dans des usines. Un jour, des travailleurs immigrés- en majorité des Tunisiens - lui ont demandé de venir à Lyon pour faire une chanson avec eux : " Je suis allée les voir dans leurs baraquements minables, pas très loin de l'entreprise. Et puis je leur ai dit : ce qui serait bien, ce serait d'écrire une chanson sur la grève que vous êtes en train de faire pour obtenir de meilleures conditions de travail et de sécurité. On a mangé, on a dansé, on a fait de la musique, on a essayé des tas de choses. Quelqu'un, par hasard, a enregistré. À Paris, on m'a traduit en français la bande magnétique : ils avaient dans leur langue effectivement chanté la grève. Je suis retournée à Lyon. Je les ai revus plusieurs fois. Ce n'était pas toujours facile de se comprendre. J'ai pris beaucoup de notes. J'ai convaincu deux d'entre eux d'écrire des chansons. L'un (Miloud Amrami) en a écrit une d'une heure et demie. Avec son accord, on l'a réduite à dix minutes, où il raconte son existence, son arrivée à Lyon, à l'usine (1). "

Parfois rencontres avec des éléments de musique concrète et électronique ou avec le free-jazz, les chansons de Colette Magny n'ont pas toujours été faciles d'accès. Mais leur originalité est indéniable : " Je viens d'enregistrer une chanson à partir des peintures de Monique Abécassis. J'ai gueulé des mots comme ça. En français et en anglais. Le tout venant sur quatre accords. Comme une sorte de dérision. J'avais toujours refusé jusqu'ici le plaisir dans la gueule. À cause des mots. Par peur d'être prise pour ce que je ne suis pas. J'ai peut-être eu tort. "

Colette Magny n'est au Théâtre de la Ville que pour cinq jours. Il faut aller la voir, passionnée, dans un tour de chant en trois partie : des chansons de son répertoire, d'autres a partir des dessins et peintures de Monique Abécassis et enfin des textes consacrés au conflit israélo-palestinien.

(1) 45 tours, Chants du monde.

Partager cet article

Repost 0

commentaires