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6 avril 1963 6 06 /04 /avril /1963 14:38

Article de Claude Sarraute intitulé "Les idôles des jeunes à l'Olympia", paru dans Le Monde du 06 avril 1963 :

Le Tout-Paris les a boudés. Il a voulu ignorer - Marlène Dietrich, Vadim et Marcel Carné exceptés - un phénomène qui relève davantage de l'étude sociologique que de la critique de variétés. Et pour un " croulant ", que l'absence de loisir ou de goût éloigne du petit écran, il y avait d'ailleurs de quoi se sentir dépaysé. " C'est un monde à part ", murmurait une dame à mes côtés. Certes ! un monde que nous côtoyons sans le bien connaître, un monde qui ouvre aux marchands de microsillons, de jupes à bretelles et de blousons d'infinis débouchés ; un monde que le sens de la réalité ou la simple curiosité devrait pourtant nous inciter à pénétrer.

Pour le profane cette hystérie collective et cependant contrôlée tient de la danse de possession et du roman d'anticipation. On pense tout ensemble à Lévy-Strauss et à Aldous Huxley dont le génie prémonitoire trouve ici une nouvelle confirmation. Le culte est célébré par un animateur de choc capable de soutenir sifflets, trépignements et quolibets pour présenter à la horde des moins de vingt ans une succession d'idoles aussitôt érigées que déboulonnées.

À ma triste honte, je n'en connaissais aucune. J'ignorais l'existence d'une nouvelle Ella Fitzgerald en la lourde et confortable personne de Colette Magny, trente-six ans, fille de gendarme et secrétaire de son état, que la ferveur des jeunes devait encourager à abandonner la sténo pour le micro. De Little Eva, jolie poupée à la peau ambrée, au sourire écarquillé, nous savions qu'elle était bonne d'enfant à Hollywood avant que, séduits par son " pep " et sa jolie voix, ses patrons n'en aient fait la vedette que voilà. Elle a quelque chose, incontestablement. Au balcon, on savait très exactement quoi, et l'on s'agrippait à son fauteuil pour ne pas lui emboîter le pas au rythme syncopé et lancinant de Loco-motion.

Quant parut Sylvie Vartan, ce fut un beau délire. Rose et blonde, fraîche comme la rosée et joliment habillée de noir, elle fit preuve - en dépit du trac qui lui sciait bras et jambes - d'une étonnante aisance. Répond-moi, murmurait d'une voix basse et feutrée la " collégienne du twist " à Tous ses copains pâmés, frémissants. Ils s'y employèrent bruyamment, longuement, avant de se laisser bercer par la musique électronique des Tornados, qui ont établi sur les ondes un obsédant relais avec Telstar.

Je suis sortie de là épuisée, médusée, vieillie de cent ans, balayée par cette nouvelle vague de la chanson qui prend décidément toutes les apparences d'une lame de fond.

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