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4 novembre 1983 5 04 /11 /novembre /1983 16:36

Colette-Magny-programme.jpgTexte publié sur le programme du concert de Colette Magny et Anne-Marie Fijal donné au Théâtre de la Ville du 4 au 12 novembre 1983 :

 

L'une des richesses du Théâtre de la Ville, l'un des plus beaux motifs de ses armoiries, sera d'avoir présenté quelques-unes de ces voix de femmes dont on dit qu'elles sont rares, trop rares dans le chant hexagonal et hors frontières. La Grecque Angélique lonatos, la Cornouaillaise Brenda Wootton, lItalienne Maria Carta et la Française Colette Magny, autant de personnalilés sonores originales, mélodieuses, mémorables.
Autant, aussi, d'interprètes. La chanson en a perdu l'habitude. On prétendait que le public n'en avait plus le goût. Colette Magny, pour ne parler que d'elle, dénie ce jugement. Sans doute parce que, depuis quelque vingt ans que sa voix magnifique explore les musiques, les rythmes, et témoigne avec exigence de l'humaine condition, son interprétation (de poèmes aussi bien que de " chroniques-collages" contemporaines) n'impose pas seulement un personnage singulier, mais un regard attentif à toutes les strates de la vie commune d'une société, une expression en forme de journal de bord. d'une vivante aux aguets.

 

Tout ce qui sourd de l'âme humaine

Pour Magny, Victor Hugo comme Violette Parra, Sylvie Dubal comme Bessie Smith, Louise Labé comme Elaine Brown, Cole Porter comme Antonin Artaud, donnent à entendre tout ce qui sourd de l'âme humaine, pliée à des travaux, à des tempos, a des désirs déchirants. Au travers d'un chant unique, d'une voix amoureuse et combattante, une foule de vies vivent et meurent, se prennent  et s'affrontent, se caressent et se mordent.
Colette Magny chante le temps, notre temps - comme il passe - plutôt mal, le plus souvent en travers de la gorge. L'interprète pourtant ne reste pas à la surface (confortable pour un artiste) des cris, des plaintes, des luttes et des aveux. Elle fouille avec une générosité, un désir de partager et de faire partager implacables, au fond des mots, au fond des dégoûts, des désespoirs, des revendications d'absolu.

 

 Antonin Artaud

Le nouveau montage qu'elle offre cette année, tissé de textes d'Antonin Artaud, est un fabuleux vertige qui brise nos souffles. pas le sien. Au bout d'une bande magnétique où Magny chante à quatre tons, quatre sons étranges, presque tibétains, la chanteuse met en scène une lecture crue et cruelle - car le désespoir est cruel : "Il n'y a plus de firmament ". On plonge au fil de sa voix, nous sommes dans la chair de l'histoire, le même désespoir brûle et glace ceux qui écoutent son chant.
Il faut ajouter que cette extraordinaire rencontre ne serait pas complète sans le jeu d'Anne-Marie Fijal. Pianiste, compositrice, Anne-Marie Fijal travaille depuis quelque temps avec Colette Magny. Elle a participé à son dernier album, et sa présence sur scène aux côtés de la chanteuse, fait de l'histoire un duo. 

Fijal effleure les touches d'ivoire et fait grincer les cordes du piano: complice et «connivente», elle mêle son propre regard, son propre témoignage artistique à celui de Magny : son interprétation de l'étude dite "révolutionnaire" de Chopin, qui fait suite à "Thanakan" (titre du montage Artaud), s'impose non plus comme une délivrance, mais comme une âpre, violente proposition d'énergie, l'avers de l'invite à la mort.

Magny-Fijal, c'est un moment hors espace et hors temps profondément créé par notre prison et notre présent.

 

ANNE-MARIE PAQUOTTE
Journaliste à Télérama

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Published by Pierre Prouveze - dans Critiques disques-spectacles
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