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29 avril 1978 6 29 /04 /avril /1978 12:57
Article paru dans le Nouvel Observateur n°703 (p 61) du 29/04/1978

Avec sa voix comme une armée en marche, une femme chante pour tous ceux qu'on a privés de la parole.

L'année de la femme, c'était il y a un siècle. Aujourd'hui, voici une femme. Une femme à voix de femme chanteuse à voix : Colette Magny. Un monstre de femme blanche, « célèbre » depuis quinze ans, bien qu'on ne l'entende jamais plus à la radio depuis que José Artur fit passer pendant une semaine un extrait de son "Mai-68", bien qu'on ne la voie jamais à la télé, « une fois, peut-être, tous les trois ans », bien qu'elle n'ait pas été une seule fois la vedette d'un « Grand Echiquier » de Jacques Chancel, elle, « la seule chanteuse de blues occidentale ».
Elle chante et crie et hurle et geint, elle dénonce et ordonne, elle s'encelère souvent et murmure toujours : voix de femme et voie des femmes. Mardi 21 mars, au théâtre des Amandiers à Nanterre, elle chante les. «- semi-débiles ». Quel homme chante anjourd'hui les semi-débiles :ou Ies débiles totaux ? Magny chante lachanson de Christiane, une éducatrice d'un I.M.P. (Institut médico-pédagogique) des Vosges où elle s'est rendue, chaque fois qu'elle a pu, pendant un an et demi pour écouter, respirer, chanter et faire de la musique avec les « enfants » et les « soignants » de cet institut spécialisé.
Du bien au cerveau
« Tu parles, il parle, vous parlez [...] Ce sont les autres, qui parlent bien et qui trouvent que pas parler, c'est pas normal [...] Je suis pas normal, je sais pas parler, ou si je parle je dis ce qui me passe dans ma tête, parce que dans ma tête il y a ma vie à moi et que ma vie à moi, c'est pas la même que les autres. »
C'est l'extrait d'un disque en cours de fabrication dont Czlette Magny m'a fait entendre le montage définitif, découpé dans des dizaines d'heures d'enregistrement: « A débile, débile et demi » sortira dans deux ou trois mois, il faudra l'acheter. Un petit garçon y raconte le meilleur moment de sa semaine, quand il sort pour prendre le train, au week-end. Plus loin, Colette essaie de comprendre ce que représente la musique pour une petite fille. « Ça te plaît ? » Il faudra cinq questions et réponses pour que l'essentiel soit dit à cette petite fille, la musique fait du bien « au cerveau ». Ailleurs, les gosses chantent et scandent « Pipi Caca ». Bruits et sifflets, Pi, Pi, oiseaux et forêts, Ca, Ca, litanies et répons, mélopée enfantine qu'on dirait africaine, chant primitif : c'est beau parce que ça nous révèle un inconnu, un ailleurs aussi interdit de la vie « normale », que le cri de Magny, un peu plus loin sur le disque, étouffé, déformé, modulé au rythme d'un noir orage des Vosges - rauque voix, tonnerres fracassés d'éclairs, cri du loup, solitude.
Pour ces enfants enclos, elle a le même cri que pour les ghettos, pogroms et autres formes à inventer de mêmes monstruosités. Dans la salle passa soudain le chant de la bête des Vosges... Elle chante. avec une telle violence quà, entendre son cri archaïque,- c'est à ne plus s'étonner de ses formes callipyges. « L'Ella Fitzgerald blanche », écrivait-on et ça l'agaçait.
Elle pèse trois cent vingt livres, en effet, avec tous les handicaps qui s'ensuivent, sciatique paralysante, rhumatismes et cartilages des doigts qui disparaissent. « Simple effet d'un traitement de cinq ans en clinique d'amaigrissement. » C'est ainsi. Elle écrit en ce moment l'histoire de sa longue obésité, « à douze ans, je pesais quatre-vingt-dix kilos », dont elle a arrêté le titre : « La joie de rester obèse tout en continuant son régime ». C'est une vie. « Comme je n'ai pas de ronds pour aller dans une piscine privée, c'est à cause de petits cons comme vous que je ne peux pas aller faire certains exercices qui me seraient indispensables dans une piscine publique. ». Comme elle dit, « il suffit d'être de bonne humeur et de pouvoir s'expliquer  ». « Ils » ne sent pas vraiment méchants, « seuIement un peu bêtes », par simple réflexe social.
Mais comme Ella, de Vénus elle n'a pas que la voix. Elle-même est une Vénus. « C'est bizarre, remarque-t-elle, que dans les grandes amoureuses il n'y ait pas de grosses femmes... Ce n'est pourtant pas mal, une femme-caoutchouc :
les chats, les chiens et les enfants adorent se mettre dans les coins tièdes. » J'ai cru comprendre qu'elle est une grande amoureuse puisque, en parlant d'elle, elle m'a parlé de ses amours et il m'a ,semblé qu'elle ne se pose jamais de question sur le sexe de l'Ange.
Elle chante, l'amour et si elle chante encore plus « la lutte », c'est seulement par manque de temps. Jeudi 16 mars à la Mutualité, elle est avec les opposants an chah d'Iran. « Répression, répression », blues de 1969, qu'elle remet à l'ordre du jour chaque fois qu'elle le chante. Les Iraniens fêtent leur Nouvel An, le No-Rouz, qui est la fête du printemps. « Où est la cuisinière à qui Lénine promet de diriger l'Etat ? [...] Cancer, cancer, douce France, terre d'asile, droit d'asile pour Klaus Croissant, suspicion, attention ! »
Contradiction, attention à la tendance, répression... D'autres Iraniens se réunissaient à la salle Wagram, elle avait  déjà dit oui aux autres, ils ne furent pas contents. « Ils exagèrent, ils m'exaspèrent les militants ; ils sont insatiables : c'est , d'ailleurs pour ça qu'ils ne tiennent pas le coup plus de deux ans.» On l'a catégoriée « mao », elle passe maintenant pour une « crapule stalinienn et reactionnaire ». Elle s'en moque.En mars 1977, elle a fait entendre la voix d'un chanteur palestinien, Mustapha el-Kurd, et celle d'un enfant inconnu du ghetto de Varsovie, « dans un temps compté à la seconde près et qu'est-ce que j'ai trouvé au bout ? De l'antisémitisme en particulier et du racisme en général ». Tristesse.
Deux bons petits
Elle s'est fatiguée d'être l'occasion de bagarres, comme à Montpellier, aux législatives de 1973. Huit cents typés à  l'intérieur et trois cents à la porte qui veulent entrer. Trotskistes et communistes, canettes de bière et barres de fer, « culture bourgeoise, chanteuse bourgeoise ». A moi, dit-elle ? Elle ne veut pas non plus de brigade canine. S'il faut avoir une brigade canine à la porte pour pouvoir chanter, je fais de la peinture. C'était un concert à Toulouse, j'ai préféré y renoncer. »
Elle était dactylo bilingue à l'O.C.D.E. L'ambiance lui plaisait. Elle était une excellente dactylo, « pas une virtuose, mais j'étais très très bonne dactylo ». Mais il vint un moment où elle comprit de moins en moins « pourquoi les points virgules du conseil des ministres » qu'elle tapait, « le document tombe à cinq heures », étaient tellement top secret... On comprend qu'elle ait eu envie de se recycler.
Une semaine à là Contrescarpe et Colette entra à l'Olympia en avril 1963.« Robe violette qui prenait la lumière, c'est les mômes qui me l'ont fait remarquer à la sortie, moi je n'y avait vu que du bleu, cheveux rouges, oh là là, j'étais perdue... » Elle chantait avec Johnny et Sylvie. « Les idoles des jeunes, c'était sur l'affiche... Alors les mômes me prenaient pour une idole, ils voulaient des autographes et, devant ma "2 CV", ils ne comprenaient plus rien. Moi non plus. Johnny et Sylvie étaient d'ailleurs deux bons petits. On s'aimait bien, on s'estimait mutuellement. » Pleins feux dans « Paris-Presse », critiques partout, branle-bas de combat dans le show-biz, et puis ils décidèrent qu'elle n'était pas leur genre.
Elle a continué. Seule, désert total, faim. Et puis elle a « tout laissé de côté pendant quatre ans pour que les masses s'expriment » . Mais les militants l'ont « usée », dit-elle, à ce point que, aujourd'hui, elle est « heureuse d'être enfin imposable », Colette Magny qui chante « Un tout petit pachyderme de sexe féminin, ras la trompe ›. Trop voyante, sans doute, trop grande voix.
KATIA D. KAUPP

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