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1 juin 1974 6 01 /06 /juin /1974 10:28
Article publié dans le n°201 de Jazz Magazine de juin 1974 :



Un jour sans doute, le discours qui se tient ici ou là sur le jazz fera un sort (c'est le mot ?) aux marginaux. C'est-à-dire à ceux qui s'inscrivent dans les marges du jazz. Telle Colette Magny. Non d'ailleurs en ce que la marge intime d'extériorité, mais bien clans ce rapport consenti que la mise à distance prévient. Chanteuse de jazz, non. Chanteuse de blues, sûrement pas. Il y faudrait, dit-elle, l'improvisation. Et pourtant, la part de l'improvisation assignée au cri, à la rage de chanter, c'est bien cela que pour nous Colette Magny dévoile. Elle parvient, par un paradoxe déroutant, à mettre à découvert ce qui précisément assure l'incontournable étrangeté du blues, de sa parole et de son chant. Seuls, ses cris, ses vociférations modulées — l'inadmissible du chant — donnent au texte de LeRoi Jones (Brave Nègre) les accents de l'impossible. L'étonnant, mais ce serait plutôt feindre la surprise, est que le « sujet prédominant » dont il est tant question, demeure — mal gré qu'elle en ait — son chant même et sa force d'insurrection. Nulle prétention donc à se donner un langage et une syntaxe homologues aux pratiques des musiciens free. Ils sont même, en tant qu'évaluation préalable, de première nécessité.  Là se désigne, pour Colette Magny, le lieu même de son travail, toujours non-fini : ne pas jouer le faux rapport d'identification aux chanteuses de blues, mais prendre à la lettre la métaphore du blues. — Francis Marmande.

Jazz Magazine Vous êtes-vous jamais considérée, Colette Magny, comme une chanteuse de jazz ?

Colette Magny
Non... Tout à fait au début, quand j'ai commencé d'interpréter des chansons comme Melocoton et des blues, et surtout après mon passage à l'Olympia, la « grande presse » m'a collé l'étiquette « chanteuse de blues ». Je n'en suis pas responsable... Et ça n'était pas vrai : je chantais des chansons américaines qui se trouvaient être des blues, mais je n'étais pas une chanteuse de blues. Je sais, pour les aimer, que les chanteurs et chanteuses de blues improvisent, ce que je ne taisais pas... Plus récemment, on m'a demandé si j'étais une chanteuse de free-jazz. Je ne peux répondre oui, ce serait faux. Je collabore, et j'en suis très heureuse, avec des musiciens free, mais je ne peux prétendre être une chanteuse free. Disons que je souhaite le devenir.

Jazzmag Comment avez-vous été amenée, après avoir chanté des blues, à travailler avec des musiciens free ?

Magny Je cherchais par qui je pourrais être accompagnée et un ami m'a mise en relation avec François Tusques, il y a de cela pas mal de temps. On peut parler de hasard dans la mesure où je n'avais jamais entendu de disques free. De toute façon, j'ai une culture musicale très faible, qu'il s'agisse de musique classique, de jazz ou de musique électronique. J'écoute très rarement de la musique ou des chansons, et encore moins des chanteurs de variétés. Le chant, en fait, m'intéresse s'il me permet de m'exprimer.

Jazzmag Quel genre de rapports entretenez-vous avec les musiciens ?

Magny
Sur le plan de l'amitié, parfaits. Au niveau musical, je leur suis reconnaissante d'enrichir le peu que je fais. Je suis même très flattée de m'exprimer aux côtés de musiciens tels que Barre Phillips et Beb Guérin. Nous avons fait avec François Tusques un truc qui dure vingt minutes à propos des Panthères Noires... Pour mon compte, j'ai essayé d'après des textes divers d'exposer l'idéologie et les moyens d'action des Black Panthers tandis que Tusques m'a proposé quatre thèmes musicaux en me demandant si cela pouvait soutenir les textes en question. Il est évident que je ne lui ai pas dit ce que j'aimerais comme musique. Je ne m'y autoriserais pas, et de toute façon je suis contre. En fait ce qui m'intéresse, c'est tenter d'exprimer un sujet le mieux possible avec les moyens du bord : musique concrète, électronique, guitare d'accompagnement, accordéon. Tout est possible à condition que le sujet prédomine. J'ajouterai que mes rapports avec ces musiciens sont tels que s'ils ne pouvaient pas se déplacer avec moi, par exemple à Lyon où je devais aller chanter, je préférerais ne pas aller chanter du tout. L'aspect commercial passe ici en dernier et je ne me résoudrais pas à me faire accompagner au pied levé.

lazzmag Vous avez enregistré avec des musiciens de musique contemporaine comme Diego Masson. Vos méthodes de travail étaient différentes ?

Magny Je n'ai pas vraiment travaillé avec Diego Masson. Cela s'est fait comme souvent pour moi, à la suite d'une rencontre, celle du compositeur Michel Puig. Il avait entendu un des mes disques, j'avais entendu l'un des siens. Nous avons alors décidé de faire quelque chose ensemble. Michel Puig me propose des textes, on s'entend sur des poètes que nous aimons l'un et l'autre, comme Max Jacob et Lewis Carroll, et nous commençons. Il me place à un endroit précis d'un studio, me dit : « Chantez », et je me jette à l'eau... On fait comme ça quatre chansons. Quand on a jugé que c'était suffisamment au point pour pouvoir enregistrer, nous les avons proposées à une maison de production. Ces chansons avaient été conçues pour être chantées a capella, mais Chant du Monde n'était pas d'accord. Non pour des raisons commerciales (je me suis assez battue dans le passé pour cela), les seuls différends possibles avec ma compagnie, ne pouvant être qu'artistiques ou politiques. La directrice artistique a simplement fait valoir que, pour remplacer une présence physique, une musique s'imposait. D'accord avec Michel Puig, et bien qu'embêtée, je me suis finalement rangée à son avis. J'ai demandé à Diego Masson et à des instrumentistes de musique contemporaine de m'accompagner. Par curiosité, et bien que je ne sache pas lire la musique, j'ai regardé les partitions : des flèches, des traits, « imitez la chanteuse », « suivez la chanteuse »... Une fois encore j'ai été servie par la chance puisque je peux dire que j'ai chanté comme si j'étais seule, a l'exception d'un passage de Jabberwocky tellement rapide que Masson me faisait signe. Je crois qu'on peut dire : « Bravo Messieurs », car comme dirait nos amis du free, c'est de la musique au kilomètre : accompagnement sans tare, mise en place impeccable, ça n'invente rien et ça suit l'harmonie. J'ai vraiment été suivie admirablement.

Jazzmag Après votre passage au cinéma Ranelagh et l'album « Répression » qui en a été le prolongement, comment concevez-vous les rapports entre texte et musique ?

Magny Le travail récent en compagnie de Tusques — qu'il faut considérer comme exceptionnel puisque je travaille régulièrement avec  Beb Guérin et Barre Phillips — m'a donné des idées. Ainsi, lors des représentations au Ranelagh  et pendant  l'enregistrement, je me suis sentie contrainte par un texte plein et rigoureux, ce qui signifie que pour devenir une chanteuse free, il me faudrait apprendre à écrire des textes qui conviennent à ce genre de musique. Ce que je vais dire peut paraître prétentieux, mais il me faut inventer un langage, choisir des mots et des phrases construits de telle sorte qu'ils puissent se placer comme je le sentirai dans l'instant, de la même manière que les musiciens free le font, je crois, pour la musique. Les structures paroles-musique ne sont donc pas véritablement établies... De plus, pour être la plus fidèle possible aux textes, je bride volontairement ma sensibilité, mon imagination, et j'avoue que je me pose parfois la question de savoir si je ne devrais pas me laisser aller à la passion. Je le répète : pour m' « acoquiner » avec le free-jazz il me faudra transposer mes textes. Enfin, en raison de la densité du texte sur les Panthères, ce que nous avons fait ensuite a été différent des spectacles du Ranelagh du point de vue de la musique plus que du point de vue des paroles.

lazzmag Pourquoi avoir choisi les thèmes du Black Panther Party plutôt que d'autres problèmes politiques ?

Magny C'est ce qu'on me dit chaque fois que je chante un texte nouveau : pourquoi cela ? Il se trouve que j'aime ces textes et que je voulais que les gens les connaissent eux aussi. D'autre part, c'est aussi en fonction des circonstances, je ne suis pas universelle, je suis en relation d'amitié avec Tusques qui m'a communiqué, des écrits qui l'avaient passionné, et la passion m'a gagnée moi aussi. De la même manière, si demain un ami ou quelqu'un m'amène des informations sur un sujet qui m'intéresse, je lirai ce qu'on m'apporte, je me documenterai de mon côté et je tenterai de faire quelque chose.

Jazzmag Quelle est la part réservée à l'improvisation dans votre travail ?

Magny Par rapport à des chanteuses comme Billie Holiday ou Bessie Smith, je dirais que dans l'ensemble je n'improvise pas, à l'exception peut-être des textes écrits à partir des toiles de peintres que j'aime. J'ai maintenant envie d'aller plus loin, ce qui c'est produit timidement dans le dernier spectacle du Ranelagh. Je ne sais pas s'il s'agit d'un manque de confiance en moi ou de la peur du risque, mais ce n'est pas encore ça… Sur le problème général de l'improvisation dans la chanson... Lorsque vous avez un engagement, un jour précis, à un endroit précis, il y a contrainte. Vous vous devez d'être là, en forme ou pas, grippe ou pas. Le spectateur s'est déplacé, votre présence est un impératif. Cela signifie que vous allez rester en scène deux heures durant face au public. Pour avoir vu et entendu dans ces conditions certaines improvisations de chanteurs, je dois dire que je ne suis pas d'accord. Ces chanteurs peuvent penser avoir suffisamment de génie pour improviser deux heures d'affilée, être sûrs de communiquer une certaine chaleur à cette heure-là, à cet endroit-là, pour ce public-là, mais cela me laisse rêveuse. Tout le monde a des tics, je n'y échappe pas plus que les autres même si j'essaye de les briser. Aussi lorsque vous chantez pendant une durée assez longue sans structures préétablies, ces tics reviennent...

Jazzmag Et au niveau du cri ?

Magny Là j'hésite. Ça pour gueuler, je pourrais gueuler. Je me fous sur une scène, je suis une putain et je me vends aux gens qui sont devant moi. Pour leur en donner pour leur fric, je dois avoir le maximum d'honnêteté vis-à-vis de moi-même. Si je me mets à me  « défoncer » sans avoir pensé auparavant les choses que j'exprime, je ne trouve pas ça très honnête. Efficace, la  « défonce » l'est à tout coup, mais à quel niveau ? En fait, c'est ce que les gens (critiques, public, show-business) me demanderaient... Si je me laissais réellement aller à ce que j'ai envie de chanter, je ferais par goût, par impulsion, du rock, du vieux rock, mais vraiment sommaire... Si je fais des recherches plus complexes, c'est parce que cette histoire de « défonce » vous fait rentrer chaque fois dans le système. Et même en imaginant que j'en arrive à un accompagnement  « pop » bien dans le vent et que je conserve en même temps mes textes politiques, croyez-vous que ces chansons seraient matraquées à la radio ? Que des millions de gens les entendraient ? Ceci pour répondre à l'article du Monde sur le spectacle du Ranelagh. On le mettait en parallèle avec la chanson de John Lennon Workin' Class Hero « qui a un peu bousculé des millions de gens en Amérique et en Angleterre », mais on oubliait de préciser que je chante en France et non là-bas. De même, lorsqu'on me parle dans d'autres milieux de souci d'efficacité, il faut voir ce que recouvrent ces mots. La fin justifie les moyens... Les hôpitaux psychiatriques en Russie... Qu'est-ce que ce monde-là ? Je ne peux pas le supporter.

lazzmag Quel public préférez-vous ?

Magny Si je compare des endroits aussi différents que les M.J.C., le Ranelagh, l'Olympia, c'est à ce dernier lieu que va ma préférence. Quoi qu'en disent les chers amis des groupuscules, c'est à l'Olympia que se trouve le véritable public populaire et c'est là qu'on peut atteindre le maximum de gens... Je suis consciente d'avoir un public restreint, peut-être deux mille personnes qui suivent de près mon travail. C'est d'ailleurs logique puisqu'aux grandes heures d'écoute la radio et la télévision ne passent que Melocoton, une chanson vieille de huit ans, alors que la partie la plus récente de mon répertoire passe après minuit sur France-Culture ou au Pop-Club. Comment les gens seraient-ils au courant ? Cela désoriente considérablement le public. Quand je vais chanter dans n'importe quel bled mes chansons actuelles, des gens viennent me trouver à la fin du spectacle pour m'exprimer leur déception.
Jazzmag Pour mieux faire comprendre au grand public votre évolution, accepteriez-vous de passer à Télé-Dimanche ?
Magny Vous allez me dire que c'est contradictoire avec ma position à propos de l'Olympia... Pourtant, à y regarder de plus près, pas complètement. Contrairement à l'Olympia, où l'on ne dit rien à mon propos et où je propose simplement mon travail, à Télé-Dimanche les chansons sont introduites de manière isolée. De plus, je trouve les décors dégueulasses et la présentation infâme. Non, je ne crois pas que je pourrais  supporter  l'atmosphère  de l'émission. Pour revenir à l'Olympia, rien ne prouve d'ailleurs que ce ne serait pas une catastrophe pour moi que d'y passer, tout en sachant à l'avance que c'est complètement exclu.

Jazzmag Compte tenu de vos préoccupations politiques, n'avez-vous pas l'impression de penser aux autres à votre seul profit ?

Magny Ce problème se pose effectivement dans le cadre de mon activité artistique actuelle. Ainsi, cela choque les jeunes organisateurs que je demande des sommes relativement élevées pour chanter et je dois leur expliquer pourquoi. C'est justement parce que j'évoque certains sujets, parce que je touche moins de droits d'auteur que d'autres, parce que j'obtiens peu de contrats, que je tiens, lorsque j'en décroche un, qu'il soit bien payé. Depuis des années, je chante pour éponger les dettes de l'Unef, pour celui-ci, pour celui-là, pour l'antre, pour aider tel journal à reparaître... alors que les artistes, eux, ne quémandent jamais... Quant au problème de l'utilisation de l'exploitation des autres à mon profit, permettez... Ce que je chante m'attire plus d'emmerdements que d'avantages et même si, par je ne sais quel miracle, j'arrivais à toucher le fric qu'encaisse M. Lennon, je n'en n'aurais aucune honte. En parlant des autres, on parle de soi aussi. Comment parler d'un individu sans parler de la société qui l'entoure ? De plus, ce que je fais, ce que j'ai envie de faire, cela représente beaucoup de travail... Même un « saucisson » contient une somme de labeur.

Jazzmag Voudriez vous terminer cet entretien sur quelque chose qui vous tienne particulièrement à cœur ?

Magny ... Après mon dernier enregistrement, j'ai lu le livre de Maria Antonietta Macciocchi, De la Chine, et j'en ai été ébranlée au point d'arrêter tout travail artistique, un peu comme après mai 1968. J'ai tendance à croire ce que contient ce livre. S'il est l'image de la vérité, on a là un témoignage sur la vie de huit cents millions d'individus, sur ce qu'ils font, leur manière de vivre... Je dois dire que je ne crois pas au péril jaune. Nous aurons le temps de tomber en poussière bien avant. Si vraiment cette façon d'exister pouvait être adaptée à une société industrielle, ce serait le communisme.
(Propos recueillis par Paul Gros-Claude.)

A écouter « Vietnam 67 » (Chant du Monde Ldx-74319) avec Beb Guérin (b), Mickey Baker (g), Jean-Pierre Drouet (vib) ; « Magny 68 » (Cdm Tk-01) avec Guérin ; « Feu et Rythme» (Cdm 74444) avec Guérin, Barre Phillips (b), Diego Masson ; « Répression » (Cdm 74476) avec Bernard Vitet (tp), « Juan Valoaz » (as), F. Tusques (p), Guérin, Phillips, Noël McGhie (dm).
 









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Published by Pierre Crépon - dans Interview
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