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15 avril 1971 4 15 /04 /avril /1971 15:31

quinzainelitteraire.jpgCritique parue dans la Quinzaine littéraire n°111 (1-15 Février 1971) :
 
Colette Magny

Feu et Rythme (Le Chant du Monde, LDX 74444) •

 

"Je n'appartiens pas au monde de la chanson" affirme Colette Magny (1), et c'est un fait d'évidence qu'elle ne saurait rien avoir de commun avec ce système compact et féroce de gangs - industriels et marchands du disque, impresarios, directeurs de salle, éditeurs de journaux, producteurs d'émissions, politiciens des loisirs ou de la culture, etc. - qui détiennent l'effarant pouvoir de traquer à tous moments et en tous lieux des dizaines de millions d'êtres humains, leur faisant subir, dans la sphère même où pourraient émerger des sentiments de liberté, d'autonomie, d'authentique jouissance, une espèce d'aliénation radicale, analogue à peu près à ce que Brecht nommait l'im-ploitation (2).

De la débilité véhiculée et cultivée par un tel système, le travail de Colette Magny se situe, on s'en doute, aux antipodes. Qu'en l'entende dénoncer, avec son Impérieuse véhémence, "l'écoeurant, atroce", namour préfabriqué des chansonnettes à la mode: "on n'aime jamais comme ça, dans aucun pays, dans aucun milieu, dans aucune classe. L'amour, c'est les tripes en l'air... "; et elle en témoigne, dans un chant d'amour foudroyant - trois simples lignes transposant, transfigurant une toile goyesque de François Jolivet : "Prends-mol, me prends pas/Je suis comme la bite/Je n'aime que toi... ".

Après la redoutable soumission du premier vers, la métaphore de la bête, lovée dans les mots, se déploie dans la voix qui gronde; cris et cordes s'emmêlent et se harcèlent, et élèvent dans un crescendo affolé un espace sonore et mobile pour recevoir l'immense rugissement de l'amour autour duquel vient se nouer un rire venu d'on ne salt quelle jubilation ou quel désarroi...

Plus que sa capacité à opérer par le chant de fascinantes lectures d'oeuvres picturales, le dernier disque de Colette Magny révèle avec quelle maîtrise l'artiste a su intégrer à son génie le meilleur des recherches musicales contemporaines, tant pour l'exploration systématique des multiples ressources de la voix humaine que pour les liaisons voix-instruments. S'emparant d'un texte de LeRoi Jones, Brave Nègre, Colette Magny le prend véritablement au mot - au mot Nègre, qu'elle fait exploser dans tous les trajets suggérés par lécrivain, extirpant notamment de la sonorité centrale, l'accent grave, des résonances obsessionnelles d'une prodigieuse efficacité, avant de marteler les syllabes nettes et pleines de la formule finale: Nègre au cul noir.

Dans U.S.A./Doudou, quelques phrases dites supportent les éruptions et les déflagrations vocales, l'intervention d'une seconde voix modulant plaintes et mélopées et les cordes des basses produisent une mêlée sonore poussée jusqu'à l'exacerbation, une frénésie où s'étreignent la révolte actuelle ("l'été on crève, on monte sur les toits, on tire") et la vision apocalyptique ("la prochaine fols le feu"). Jabberwocky, un quatrain de Lewis Carroll traduit par H. Parisot propose quelques stupéfiants exercices de haute voltige vocale - Colette Magny réinventant à sa manière le langage des mots-valises inventé par Carroll. Ces rapides Indications, pour désigner un ensemble de chants dont les plus infimes éléments - une sonorité, une nuance, un silence - mérlteraient une minutieuse analyse, confirment l'ampleur et la variété du registre de Colette Magny.

On le savait - et on sait que plus d'une station confortable et dorée lui fut offerte, pour qu'elle s'y enferme et s'y ressasse : que n'est-elle restée chanteuse de blues, alignée sur les plus grandes, les Bessie Smith, Ella Fitzgerald, Mahalia Jackson, et occupant une place unique dans le monde hors des Etats-Unis; que n'estelle restée l'auteur de Meloc!>ton, ouvrant dans le genre gracieux une veine intarissable et le pactole; ou chanteuse poétique, l'incomparable interprète de Victor Hugo (Les Tuileries, Chanson en canot, La Blanche Aminte), de Louise Labbé (Baise m'encor), de Rimbaud (Chanson de la plus haute tour), de Machado (J'ai suivi beaucoup de chemins) ... Avec la chanson politique telle qu'elle la pratique, Colette Magny devient plus difficilement "récupérable" : Vietnam 67, Viva Cuba, Les gens de la moyenne, Bura Bura appellent crûment à la lutte contre l'oppression, dénoncent l'exploitation, la mort atomique, chantent la révolution dans sa brûlante actualité; lorsque la révolte de Mai 68 allume en France même des lueurs de révolution, Colette Magny, happée par l'événement, chante dans les usines ("Le podium des usines Renault, ce fut mon Olympia" dit-elle) et produit un disque, unique en son genre, où la parole des étudiants et des ouvriers est répercutée par des chansons qui évoquent avec force et précision Ia condition ouvrière.

A ceux qui l'accusent d'en faire trop, de la politique, Colette Magny répond brutalement : "ça ne sera jamais trop ! Jamais trop, tant qu'il y aura le Vietnam, le Biafra, le capitalisme partout !" Jamais trop, lorsqu'on sait que le parti communiste sirote du Sacha Distel le soir même où les accusés de Burgos sont condamnés à mort ! Aussi Colette Magny poursuit-elle sa longue, longue marche - annexant à son oeuvre poétique/musicale, avec une vitalité croissante, de nouveaux domaines; elle tente aujourd'hui, avec Michel Puig, d'élaborer un opéra moderne sur une pièce de Beckett; et elle travaille à donner expression musicale au mouvement des Black Panthers... Il serait donc grand temps de balayer tous les interdits qui empêchent une artiste de la trempe de Colette Magny, populaire dans la plénitude véritable du terme, de s'exprimer devant des publics à sa mesure les plus vastes et les plus fervents.
Roger DADOUN

(1) Guitare et musique, fév. 1970

(2) Cf. les remarquables ecrits sur la littérature et l'art 1, 2, et 3, L'Arche

Disques cités : CBS 62 416, 33 t. - Le Chant du Monde : LDX 74 319 (30 cm) ; Magny 68, T-TK-01 (30 cm)

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Published by Pierre Prouvèze - dans Critiques disques-spectacles
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