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1 mai 1966 7 01 /05 /mai /1966 07:47

Critique parue dans Jazz Magazine de mai  1966 :

Jean-Robert Masson, spectateur du Meeting de la Mutualité (29 mars) raconte ce qu'il a vu.

Tendues a l'arrière-scène, deux longues banderoles aux lettres rouges et noires : « Paix au Viêt-nam, égalité raciale aux Etats-Unis ». Le  « Jazz-Meeting » qu'organisait, mardi soir à la Mutualité, le Comité d'Action du Spectacle, se voulait à l'origine un acte politique. Comme le précisait l'un des responsables, ce devait être un geste de « solidarité avec les différents courants libéraux et pacifistes de l'opposition américaine », une dénonciation du « génocide vietnamien » et de « la politique d'ingérence américaine dans l'évolution des pays d'Amérique latine, d'Afrique et du Sud-Est asiatique ».
Mais les intentions, si justifiées soient-elles, manquent parfois à déterminer les faits. La soirée du C.A.S., il faut le dire, fut un demi-échec — et pour des raisons qui ne sont pas toutes imputables à ceux qui l'ont conçue et réalisée. Ainsi les musiciens américains qui figuraient à l'affiche refusèrent-ils tous (leurs motifs semblent complexes et contradictoires) de participer à une manifestation qui les concernait pourtant au premier chef. On a longuement commenté entre deux levers de rideau, cette surprenante et massive abstention. Un tract de dernière heure dénonçait les pressions exercées par l'ambassade sur ses ressortissants. Un orateur voulut faire comprendre la prudence subite, tactique, d'une petite colonie d'artistes vivant a l'étranger et soumis à chantages policiers... Il ne nous appartient pas ici de discuter de tout cela.
Nous voudrions, en revanche, relever le danger d'un confusionisme que la soirée dle mardi vint illustrer de manière parfois cruelle. Une chose est de se solidariser avec les causes justes, les "combats sacrés", autre chose chose de traduire cet acte de solidarité sur le plan du spectacle (et plus particulièrement sur celui de la musique), autre chose enfin, de vouloir que se rejoignent, en une illusoire synthèse, action politique et action artistique. Suffit-il de chanter les horreurs de la guerre, l'angoisse de l'ère atomique ou les bienfaits futurs de la fraternité universelle, la main sur le cœur et d'une voix qui dépassa, chez certains, les bornes du ridicule, pour exorciser les horreurs de la guerre et le péril atomique, hâter l'avènement de la fraternité universelle ? Beaucoup en sont venus à le croire, qui accordent à la chanson "engagée" une valeur quasi mystique. Mais n'est pas Bob dylan qui veut. Et la réalité de toute manière échappe à ces simplifications rythmées. Au reste, personne n'a dû s'y tromper. Une distance infranchissable séparait (et il est dans la nature des choses que cette distance demeure infranchissable) la gravité des causes évoquées — la paix au Viêt-nam, l'égalité raciale aux Etats-Unis — et l'aspect anecdotique, fragmentaire, technique du « divertissement » qui nous était donné à entendre.
Il y eut aussi quelque abus dans la prétention de faire endosser au jazz la paternité de honteux bâtards. Le vrai jazz — celui d'un Jean-Louis Chautemps, d'un Bernard Vitet — dut partager la scène avec d'estimables vedettes du music-hall — Colette Magny, Claude Nougaro — et quelques pitres dont la présence à la Mutualité fut un scandale. Ce mélange désastreux des genres ne pouvait qu'aggraver le malentendu théorique. Il s'aggrava.
Au moins, Jean-Louis Chautemps, pendant le court quart d'heure qu'il joua, effaça-t-il nos réticences, pour nous faire accéder au cœur de cette question que le jazz d'aujourd'hui inlassablement, se pose. Admirable musicien, qui continue droit son chemin, près de l'ombre conjointe, obsédante, d'un Sonny Rollins et d'un John Coltrane. Mais après avoir ravi à l'un sa frénésie autodestructrice et, à l'autre, sa hantise de la pure magie sonore, Jean-Louis Chautemps achève de se dégager de trop étroites dépendances. En dépit de son paradoxal détachement, le musicien français le plus prodigue de soi, a montré, mardi, que le salut était possible, hors la présence des maîtres, à qui osait, ainsi que le recommandait Stendhal, sentir ce qu'il est. Un précepte d'où sont nées, en définitive, quelques révolutions. — J.-R. M.

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