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1 avril 1964 3 01 /04 /avril /1964 23:00

Article paru dans Témoignage Chrétien du 02/04/1964 :

C'est d'abord l'étonnement devant sa forte corpulence. Mais comme l'on possède, sa petite imagé d'Epinal, on se dit : "au fond la ressemblance est complète : voix, émotion, swing et physique, c'est bien la chanteuse de blues authentique". On se trouve alors sur un terrain connu, on s'asseoit désinvolte. Une, deux questions et on s'aperçoit que ce n'est pas aussi simple. Décontenancé, on ne sait plus quoi dire. C'est Colette Magny, elle-même, qui dissipe le brouillard.

Oui, je me suis d'abord fait connaître en tant que chanteuse de blues, j'ai enregistré le fameux "Nobody knows when you're down and out" que chantait Bessie Smith. Lors de mon passage à l'Olympia, l'année dernière, entre deux idoles, mon répertoire était essentiellement composé de blues et, c'est certain, j'ai envie de devenir une vraie chanteuse de blues. Une chanteuse de Blues française, avec des paroles françaises ! Combien de temps me faudra-t-il pour le devenir ? A vrai dire je ne sais pas. Trois années de travail encore. Mais ce qui m'intéresse avant tout, c'est de chanter des chansons que j'écris, de chanter ce que je pense.

   Et elle n'y va pas de main morte. Au temps du « Yé-Yé » et du « je m'en foutisme intégral », elle parle du racisme, de l'injustice, des chiens qui mordent les noirs en Alabama, de la mort de Lumumba, du péril atomique et de la faim dans le monde. Elle ne mâche pas ses mots : surpris, on n'en revient pas. Elle chante son aspiration à la fraternité : frappe ton cœur/c'est là qu'est le génie.

  Mais on ferait fausse note, en accolant à Colette Magny l'étiquette de chanteuse militante politique. Magny appartient à la classe des poètes anarchistes. Elle chante comme elle pense, suivant les impulsions du coeur. Elle chante notre histoire contemporaine. Et elle raconte les histoires qu'elle a vécues :

  Un jour, un coiffeur de mon quartier a refusé de couper les cheveux du médecin qui est noir. Ça m'a révolté. Comme je connaissais également un crémier qui tutoyait les Nord-Africains et les Noirs, j'ai éprouvé le besoin d'écrire une chanson là-dessus. Je l'ai intitulée "le beurre et la frite".

  Pour composer une chanson, dit Colette Magny, il faut que l'on me provoque. Vous comprenez, je dis ce que je sens, ce que je crois vrai.

   Elle pose sur le plateau de l'électrophone le microsillon qu'elle vient d'enregistrer . On l'écoute. "Le mal de vivre", "Le temps des oiseaux", "Je suis majeure", "Choisis ton opium"... Je m'étonne d'abord des citations de Tchékov, Dostoïevsky, Jésus-Christ même. Elle répond : Je lis beaucoup, je note les phrases qui me frappent et j'ai envie de mettre en musique dessus. Moi, je commence à trouver cela joliment arrangé. D'autant plus que ça swingue... "Aime ton prochain comme toi même : c'est une vérité qu'on nous a transmise, mais elle n'a pas pris". Colette Magny, elle, fredonne les paroles de ses chansons, bat le rythme avec la main sur la table, la tête qui balance. Bref, il y a dans tout cela une très grande sincérité et un remarquable talent. Quant à l'argent...

—  Je me suis ruinée dans une histoire, avec ma maison de disques qui m'avait fait enregistrer avec son orchestre plus ou moins « copain ». Le résultat, c'était de la guimauve qui n'avait rien, mais rien à voir avec mon style et les thèmes qie je chantais dans ce 45 Tour. Alors, avec mon argent, j'ai fait un disque pour mon usage personnel : pas question de le vendre dans le commerce puisque je suis liée par contrat. J'ai essayé en vain d'enlever la "guimauve" du marché. J'ai appris une chose : Je ne ferais plus d'enregistrement  que si j'ai la haute main sur l'orchestre, le son... Que si j'ai la responsabilité de l'ensemble de la séance".

Claude Fléouter

 

 

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