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14 avril 1974 7 14 /04 /avril /1974 07:57
Article publié dans La Marseillaise du dimanche 14 avril 1974 :

Colette Magny, invitée par l'Union des Etudiants Communistes de Montpellier, donnait récemment un récital à la Faculté des Sciences de cette ville.
Des incidents provoqués par un groupe gauchiste, employant des méthodes fascistes, ont perturbé cette soirée exceptionnelle.
Le travail de Colette Magny, une chanteuse que la télévision et les radios ne programment jamais, est riche et intéressant, ses chansons d'actualité.
Cette sympathique artiste nous a accordé un entretien quelques jours après le récital. Elle était encore fatiguée et irritée des événements, mais aussi fougueuse et tendue que dans ses chansons.
Sa personnalité force le respect. Elle est à l'image du travail qu'elle produit, des chants qu'elle offre au public.

En direct avec la vie
L.M. : Colette Magny, vous produisez un travail qui est la chanson, vous avez une profession que vous aimez. Avant d'exercer ce métier, vous étiez dactylo de presse. Que s'est-il passé ?
C. Magny : En 1946, je chantais pour des amis. Ceux-ci me disaient : "Tu as une belle voix, tu devrais chanter". Comme j'en avais envie, j'ai tenté le coup. A la première audition, j'ai réussi. J'ai démissionné de mon poste. J'avais 36 ans, j'en ai 47 aujourd'hui. J'ai vraiment eu de la chance : tout de suite engagée, un mois dans un cabaret, "La Contre-Escarpe". Puis, j'ai eu une télé, de bons articles de presse en novembre 1962. En avril 1963, j'étais à l'Olympia entre Claude François et Sylvie Vartan, qui comme moi débutaient.
Nous n'avons certes pas suivi les mêmes chemins, mais ce n'est pas à eux que les gauchistes de l'autre soir reprochent quelque chose,. C'est curieux, non ?

L.M. : Vous avez derrière vous plusieurs dizaines d'années de travail et dix ans de chanson. Vous voulez bien que l'on dise de vos chansons qu'elles sont politiques, mais vous pensez que c'est trop prétentieux. Mais pourtant, il y a celles comme "L'Angola", "Les cages aux tigres", "Saint-Nazaire". Alors ? Comment vous situez-vous dans les différents courants de la chanson ?
C. Magny : J'ai fait des choses diverses, contestables même pour moi qui suis mon meilleur critique. De la musique concrète, électronique, contemporaine, du free-jazz, du blues. Sur toutes ces formes musicales, j'ai écrit des textes, j'ai traduit en chansons d'autres textes que je qualifierai d'actualité.
J'ai visité 40 entreprises, eu des discusssions avec les travailleurs, fait des enquêtes pour créer tois chansons. Pour la chanson "Bou bou yé yé", j'ai eu de nombreux échanges avec les femmes de mineurs du Nord. Je travaille sur la réalité, le concret.
En fait, je ne me situe pas. La chanson populaire, qu'est-ce que c'est ? La chanteuse populaire dans notre système par exemple, c'est Sheila, et ses chansons vous pouvez me dire ce qu'elles ont comme rapport avec le peuple ?

Soyons réalistes...
L.M. : L'autre soir, on vous a accusée de faire payer votre travail, alors que vous n'êtes pas dans le circuit commercial du marché capitaliste, on vous accuse aussi, à l'extrême gauche, de trahir la classe ouvrière. Que pensez-vous de tout cela ?
C. Magny : En premier lieu, je n'ai pas la prétention de faire la révolution avec mes chansons.
Ensuite, la marchandise que je produis, j'aimerais bien que'lle circule partout ; ce n'est pas moi qui fait obstruction. Nous sommes dans un régime capitaliste, le socialisme n'est pas là. Alors je pense que je suis ppour utiliser toutes les strcutures du régime, les possibilités qu'il offre. Ce n'est pas de mon gré si sur le marché capitaliste ma côte représente un cinquième de celle de Claude François... Pas plus que le fait que peu de braves gens entendent mes chansons.
Heureusement ou malheureusement, je ne sais pas, le public auquel je m'adresse, qui pet m'entendre, est un public de militants, d'organisations, qui se disent, ou qui ne sont pas, ou qui sont révolutionnaires, avec quelques bourgeois libéraux, certes, des intellectuels. Mais encore une fois, ce n'est pas de mon fait.
L.M. : Ce qui est très captivant dans le travail que vous faites, indépendemment des textes et des formes musicales, c'est votre voix. Pouvez-vous aborder ce travail de la voix ?
C. Magny : Vous parlez d'un travail, mais il a été nié par les individus de l'autre jour. Trouvant qu'il était anormal de payer leurs places, ils disaient aussi que si j'étais d'accord pour faire payer l'entrée de mes spectacles, je n'avais pas le droit de chanter "Répression" par exemple. Mais il m'a fallu 10 ans de travail, de recherches pour arriver à ce résultat. Dire quelque chose simplement, sans que cela soit simpliste. Les chansons sont difficiles. Ma manière de travailler un peu anarchique. C'est vrai. Cela n'a rien à voir avec les études où les exercices de conservatoire.
Je travaille avec les compositeurs et les musiciens que je rencontre, plus avec l'instinct qu'avec une méthode. Il faut aujourd'hui un effort important pour se tenir en vie, la lutte est nécessaire. L'impact de l'idéologie dominante est fort, même dans ce domaine, et le laisser-aller est dangereux. On le remarque avec le courant hippysant.
Je comprends que l'on puisse chanter "L'Internationale" avec trois accords de folk song, mais je trouve cela triste.

Je veux chanter ce que je veux
L.M. : Vous luttez contre cela avec vos chansons, avec votre exigence d'un travail réel. On vous a reproché vos recherches musicales et vous les avez arrêtées. Cela est sans aucun doute regrettable. Vous refusez sur scène tout ce qui aide à la représentation : les lumières, les rideaux, voir même une présentation. Avez-vous été influencée par vos censeurs ?

C. Magny : Si en tant que citoyenne, je veux bien "me mouiller", faire qualeuq chose pour ce que je crois être le bien commun, je le fais. Ainsi, j'ai signé sans réserve pour l'Union Populaire.
Mais en ce qui concerne ma chanson, je veux être libre. Personne n'a à censurer mon répertoire.
A l'extrême gauche, ils veulent me censurer. Il ne faut pas que je chante "Guevara" ou autre chose suivant les tendances. Il est vrai que j'ai subli cette censure. Je ne m'accorde que deux blues par récital, et pourtant j'aime les blues. Si nous arrivons à une société heureuse, je ne chanterai que des blues.
Je travaille peu avec les communistes ; quelques sections à Marseille aiment mon travail et me font venir. J'ai chanté à la fête de "l'Huma", mais sur ce plan je n'ai pas de problème. Disons que, parfois, les organisations syndicales manquent de temps et d'informations sur ce que je fais. Il est vrai qu'elles ont, elles, des problèmes plus urgents, des problèmes de lutte à régler.

Les agressions
L.M. : Dans ce long débat, Colette Magny, vous avez dit beaucoup de choses sans vous trahir. On peut dire que vous êtes revenue aussi de beaucoup de choses. Sans être communiste, et vous le dîtes, vous ne pouvez plus tolérer les agissements de certains groupes gauchistes, vous ne pouvez plus tolérer cette sorte de terrorisme qui vous agresse personnellement. Ces gens qui l'autre soir ont dû importuné des centaines de personnes venues vous écouter. Vous avez décidé, comme d'autres chanteurs sollicités pour des galas de solidarité, de ne travailler maintenant qu'avec les grands syndicats et les organisations sérieuses, comme pour Rateau ou le Crédit Lyonnais. Avez-vous pour conclure quelque chose à dire du récital de jeudi ?
C. Magny : Quelque chose de très étonnant est apparu au cours de ce gala. Vous avez remarqué comme moi le silence, le calme, l'écoute malgré tout le "boucan" qu'il y avait dehors. La soirée aurait été très belle, nous aurions bien travaillé avec Christophe.
Je veux dire aussi que j'ai été agressée, non pas physiquement, mais agressée quand même dans ma personne, dans mon travail. Et les méthodes employées par ce groupe sont des méthodes fascistes, contre lesquelles je m'élève. Certes, je ne connaissais pas le contexte de l'Université de Montpeliier, ni celui de la ville, mais cela s'est également produit ailleurs. Ce n'est pas la première fois que l'on attaque mon travail, ma façon de vivre, mon niveau de vie et autre chose sans doute. Au fond, ces gens attaquent où il ne faut pas, ils mettent la pagaille et maintenant cela suffit. Je n'étais pas dans le hall mais sur la scène. Mais il serait intéressant que Gérard Saumade (il était présent à cet entretien) dise ce qui s'est passé, que les choses soient claires.
Pour Gérard Saumade, vice-président du Conseil universitaire, qui était sur les lieux, il n'y a  pas de doute possible. Il y avait un groupe d'agresseurs. Et puis il y avait des gens qui voulaient voir le spectacle et d'autres qui étaient là pour que le spectacle se déroule normalement.
Pour moi, il n'y a pas de problème : il y a eu agression, et ses auteurs sont condamnables. Je rends hommage au service d'ordre, à son sang-froid. c'est lui qui a empêché que quelque chose de plus grave ne se produise, ce qui serait arrivé si les agresseurs avaient pu pénétrer dans l'amphithéâtre...
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Colette Magny devait, en terminant, remercier les camarades de l'Union des Etudiants Communistes avec émotion. Avant de partir, elle aurait souhaité chanter pour les blessés. Nous l'aurions alors écoutée une seconde fois sans nous faire prier...

Recueilli par Jocelyne RICHEUX

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