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1 avril 1973 7 01 /04 /avril /1973 17:18
Article paru dans Rock & Folk d'avril 1973 :
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Depuis dix ans qu'elle pratique ce métier, Colette Magny représente un cas unique dans la Chanson en France. Peu diffusée et même censurée par la radio et la télé vision, très controversée de tous les côtés (aussi bien pour des raisons de choix musicaux que politiques), elle est pourtant souvent citée en référence et l'on retrouve régulièrement son nom, par exemple, dans les référendums des journaux pop (et pas seulement dans « Rock & Folk »). Or, malgré ces références et ce respect poli, un silence suspect l'entoure : sans doute parce qu'elle «gêne», mais aussi à cause de son refus des concessions. Cette formule, souvent usurpée, reprend tous ses droits à son sujet : le long entretien qui suit n'est pas seulement une présentation pour ceux, encore trop nombreux, qui la connaissent peu ou mal. C'est aussi, on le verra, une mise au point sans équivoque et sans prendre de gants à l'adresse de ceux qui, croyant trop la connaître, prétendent lui dicter une ligne de conduite.

Melocoton.

ROCK & FOLK - Pour résumer un peu ton cheminement : je sais que tu n'aimes guère reparler de « Melocoton », mais il y a encore des gens qui te le demandent en récital...
COLETTE MAGNY - A chaque fois, dans n'importe quel bled, on me le demande. D'ailleurs, entre nous, cette chanson je la trouve jolie, simplement je suis en colère parce que les marchands m'ont énervée avec ça : les gens la demandent parce c'est la seule chose de moi qu'on entend à la radio, du moins dans la journée;  ils n'y sont pour rien. Alors je rigole, je dis « II est mort au Vietnam », ou bien « Vous êtes conditionnés par la radio ». Tout de même, ceux qui me demandent « Melocoton» ne sont presque jamais des militants.
R & F - Ça ne crée pas un malentendu?
C.M. - Pas exactement : d'un côté je suis toujours agressive ou intransigeante avec les marchands; de l'autre, je diminue en agressivité vis-à-vis de ceux qui viennent m'entendre. Il ne faut pas que je confonde les deux.  Je rechanterais peut-être «  Melocoton » parce que  je l'aime bien, alors après tout pourquoi pas, mais qu'on ne croie pas que c'est pour essayer de « plaire ».

Impro, blues et free
R & F - « Melocoton » est une des premières étiquettes qu'on t'a collées, et  « chanteuse de blues» en est une autre. Or, même si c'était un « truc » commercial,  de la part des gens du « métier», musicalement il y avait du vrai...
C.M. - Bien sûr, et même encore maintenant. Seulement, je suis révoltée par cette étiquette de « chanteuse de blues », parce que j'ai le respect des chanteurs de blues, et que je ne l'étais pas. Je chantais en anglais des chansons américaines qui se trouvent être des blues, mais je n'improvisais jamais.  Aujourd'hui  il m'arrive d'improviser, mais avec du free-jazz. Etre chanteur de blues, pour moi, ce n'est pas être noir et américain, c'est improviser.
R & F - L'expérience des accompagnements free représente-t-elle un élargissement vers une liberté totale dans !a conception des chansons?
C.M. - Non, je n'ai Jamais eu cette prétention. Je m'entends bien avec des musiciens de free-jazz, et je travaille avec eux, parce que j'ai de l'estime pour eux et eux seuls; les autres sont des fonctionnaires. Beb Guérin pourrait se faire trois ou quatre millions par mois : or, il ne le fait pas.
Par ailleurs, ça m'intéresse de les avoir parce que ce sont de remarquables instrumentistes, qui m'aident à casser ce qu'il y a dans mes chansons. C'est une forme d'agressivité musicale, et je ne pourrais pas le faire seule.
R & F - Ce changement a-t-il été d'abord occasionné par une découverte du free-jazz américain?
C.M. - Non, j'ai seulement rencontré Tusques, Vitet, Guérin et ce sont eux qui m'ont fait écouter Dolphy, Coltrane, Ayler, et ensuite j'ai écouté Frank Wright, Sonny Murray, Alan Silva, Don Cherry, etc.
R & F - Cette musique transforme-t-elle ta façon d'écrire les chansons?
C.M. - Non, puisque je fais la chanson d'abord, les textes et la musique, et ils interviennent ensuite. Sauf pour les « Panthères Noires », où François Tusques m'a en premier passé la documentation, c'est grâce à lui que j'ai été au courant. J'ai préparé le texte en quatre parties, avec l'accord de Tusques, qui a fait la musique de son côté. Ça a été une expérience fructueuse parce que... pas bonne (rires). On a fait notre « autocritique ». Ça m'a appris que j'aurais dû faire la musique moi- même car, même si elle était moins bonne que celle de Tusques, ça aurait collé exactement à mon texte. Telle qu'elle est là, je l'ai chantée des dizaines de fois et je suis obligée d'avoir le texte sous les yeux, impossible de m'en souvenir, parce que je n'ai pas fait la musique. Et c'est seulement depuis qu'on travaille avec Guem, le nouveau percussionniste, que j'ai pu commencer à improviser là-dessus.
R & F - Du point de vue vocal maintenant, je trouve un autre apport dans ta démarche free : on a l'impression que la voix n'est plus le simple véhicule des textes, mais un autre instrument de musique.
C.M. - Ce n'est plus exact en ce moment; ça l'a été pour « Feu Et Rythme », expérience dont j'ai été contente, mais qui représente ma limite et que je ne répéterai pas. Parce que le free-jazz, bien sûr c'est un cri de révolte représentatif de notre époque angoissante, mais finalement il faut le dépasser; je trouve que ce n'est pas très généreux et à présent, j'y ai réfléchi étant malade ces temps-ci, je pense davantage aux gens. Jusqu'à présent, je me suis peut-être trompée, je trouve du déchet en réécoutant mes anciens disques, mais à chaque fois, en le faisant, j'y ai cru. En ce moment, je suis sur un temps d'arrêt. C'est pour ça que je ne veux rien sortir, avant d'avoir trouvé comment faire.
R & F - Des difficultés pour écrire les textes?
C.M, - II est vrai que j'attache plus d'importance aux textes qu'à la musique. En tout cas, de plus en plus,  les textes ne sont pas « de moi » : ce sont des collages, ou des chansons «semi-collectives». Par exemple, la  « Chronique Du Nord » : pendant trois voyages, j'ai noté tout ce que les gens avaient dit et je leur ai envoyé une première bande pour la modifier ensuite en tenant compte de leurs remarques. A présent, pour ce que je suis en train de faire avec les travailleurs immigrés de Pennaroya, j'ai réussi à ce que ça soit eux qui chantent, ensuite je chante avec eux et après je chante mon truc sur eux, en le leur soumettant à chaque fois. Je vais aller l'enregistrer bientôt à Lyon, ils travaillent en ce moment pour faire les chansons en trois langues, parce que le Tunisien ne comprend pas le Marocain, l'Algérien de l'est ne comprend pas celui de l'ouest... Voilà mon travail actuellement.
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Combat politique.

R & F - De tes chansons en général, se dégage un certain combat politique. Est-il dicté de longue date par... disons une « ligne » politique, ou bien modifié en fonction des événements, de l'actualité?
C.M. - Jusqu'à l'âge de trente ans, je n’avais pas lu un journal. C'est dire que mon éveil politique, il a été tardif. C'était pendant la guerre d'Algérie, en 56, à propos d'une bagarre dans la rue. Ce qui m'a surprise, ce n'était pas la bagarre, mais la non-intervention de la police.
R & F –Que s’est-il passé, au juste?
C.M. -Eh bien, sur le moment je n'y ai rien compris, mais enfin je l'ai su après. Ça se passait rue de Grenelle, il y avait une réunion de la gauche non communiste, et une douzaine de jeunes gens bloquaient la circulation et détournaient les voitures vers le Boulevard Raspail. J'habitais au coin. Les mêmes jeunes gens interpellaient des Noirs, les insultaient, cassaient des phares de voitures. Moi, au courant de rien, voyant ça, je me dis « Ce sont des agitateurs, des sales communistes ». Et puis je vois passer deux agents, qui leur parlent et les laissent faire. Imagine la fille de 30 ans qui n'a jamais lu un journal ; je me dis « Par exemple! La police ne fait rien! Qu'est-ce que ça veut dire? ». Ça a duré comme ça toute la soirée. Puis vers 11 heures, je vois arriver dans la rue de Grenelle deux rangs de gars casqués, et derrière eux un groupe d'environ 200 personnes. Les autres, une douzaine seulement, se précipitent sur eux avec des planches à clous, trois ou quatre d'entre eux saisissent une fille pour l'assommer; la police n'intervient toujours pas. Ma voisine a gueulé : « Bande de p'tits cons ! Je vais leur balancer de la flotte!». Là-dessus, non seulement la police ne les empêche pas, mais elle encercle les mecs qui sortaient de la réunion de la gauche non communiste et les douze autres s'écrient: «Vive la police! La police avec nous !». Tout ça m'a secouée considérablement. J'ai dit à ma voisine : «Alors c'est pas des communistes? C'est des fascistes? Mais qu'est-ce que c'est que ça, des fascistes? Enfin, faut qu'on écrive aux journaux, pour raconter ce qu'on a vu ! ». Elle me dit : « T'en fais pas, demain ça sera dans tous les journaux! ». Mais, les jours suivants, j'ai acheté tous les journaux possibles et imaginables, j'ai lu tous les récits de cette bagarre, mais il n’y avait pas un mot sur l'attitude de la police, favorable aux fascistes.
Après ça, pendant quatre ans j'ai lu les journaux, quatre ou cinq heures par jour, et j'ai été bouleversée d'apprendre tout ce qui se passait dans le monde, les guerres, tout ça, et je me suis dit « Mais où est-ce que je vivais, moi, avec ma petite guitare, à chanter le blues? ».
R & F - Et cette réflexion a eu tout de suite une incidence sur l'élaboration de ton travail de chanteuse?
C.M. - Oui, par exemple dès mes débuts professionnels en 62, j'avais une chanson sur Cuba, et le patron du cabaret où je passais me demandait de ne pas la faire, parce qu'il avait peur que les types de l'OAS viennent tout casser. On a pris aussi le prétexte que c'était « anti-poétique » (on me le reproche encore).
R & F - Écrire des chansons sur des thèmes politiques, aujourd'hui, est-ce que ça ne risque pas de devenir une obsession?
C.M. - Non, mais c'est devenu une mode et j'en ai plein le dos, quand j'entends tous ces gens qui viennent me dire : « Pourquoi tu ne fais pas une chanson sur l'avortement? Et sur la pollution? » Alors, je vais me centrer sur le travail que j'ai commencé avec les travailleurs immigrés, ensuite sur un autre truc qu'on m'a proposé avec les dockers du Havre, bref des petites choses, sur des « petits coins », mais que je connais bien. Les thèmes politiques plus généraux deviennent facilement à la mode, mais de toutes façon, quel que soit le sujet, toutes mes chansons sont politiques dans le sens où je suis une citoyenne dans la cité.
R & F - II n'empêche que tu es toujours censurée à la radio et à la télé.
C.M. - Oui, encore la semaine dernière à Cannes, on m'a demandé si je voulais bien faire une télé; j'ai dit « oui, si c'est en direct ». On me dit d'accord pour le direct, et puis le premier jour, télé annulée, reportée au samedi. Je retéléphone : « Vous êtes sûrs que je peux chanter ce que je veux? ». Je le redemande jusque dans le couloir qui mène au studio, on me répète; «Oui oui, absolument». Bon, je me méfie encore dans le studio, en répétant un blues au lieu de répéter « Répression» que je voulais chanter. Mais un technicien me demande (sans que ce soit un piège de sa part) de préparer ma chanson avec un minutage précis de 2'30". Je me dis : « Bon, maintenant qu'on est là, on y va ». Je commence donc « Répression », et au bout de deux minutes arrive te directeur : « Madame, c'est impossible! La veille des élections, ce serait une provocation! En général on est libéraux, on passe n'importe quoi, mais là vraiment... si vous pouviez chanter autre chose...». Moi: « Pas, question! Ce sera «Répression» ou rien!». Le soir, j'explique l'histoire aux gens qui étaient venus m'entendre chanter à la Maison des Jeunes. Et ils se sont mis d'accord pour préparer avec moi un texte qui a été adopté par l'assistance (300 personnes) et qui disait à peu près : « Nous voulons une télé libre ou pas du tout. A bas la répression sous toutes ses formes!». Nous l'avons envoyé au directeur, accompagné d'une lettre disant que le bassiste et moi ne saurions, comme on nous l'avait proposé, accepter un cachet pour nous taire, et rappelant que M. Arthur Conte avait prétendu dans «Télé 7 Jours» qu'il ne « tolérait pas la censure, si ce n'est pour l'inceste et la pornographie ». Voilà l'incident qui s'est passé à Cannes.
R & F - On dit qu'il existe à l'ORTF une liste noire d'artistes qui ne «doivent» pas passer dans les émissions, et que des gens comme Glenmor ou toi y figurent en bonne place.
C.M. - Oui, mais ce n'est pas ça qui me choque le plus : après tout, je suis contre ce gouvernement, contre le mode de vie qui est imposé, je trouve donc normal qu'on n'aille pas me propulser. Mais alors, qu'on n'aille pas prétendre que nous sommes en régime libéral. Si les censeurs existent, qu'ils s'assument.

« A Armes Egales » avec Sheila.
R & F - Est-ce que tu penses être une chanteuse populaire?
C.M. - Je ne sais pas ce que ça veut dire, «populaire». Avoir une large audience? Mais, Hitler avait une large audience! Je constate simplement qu'il existe une proportion, oh, infime, de la population (je n'aime pas le mot peuple) qui écoute mes chansons.
R & F - En fait, je voulais parler non pas du nombre, mais du genre de gens qui t'écoutent : y en a-t-il de toutes les classes?
C.M. - Il y a surtout des intellectuels, des étudiants et des militants; très peu de travailleurs. Mais il faut dire qu'ils n'ont guère l'occasion de savoir que j'existe. Car, à chaque fois qu'il m'est arrivé (assez rarement, je dois dire) de rencontrer des travailleurs dont j'utilise des phrases, pour des trucs comme la Rhodiaceta par exemple, c'est peut-être con à dire, ils sont très touchés et extrêmement surpris que quelqu'un chante leur travail, au théâtre.
R & F - Une fois, je me souviens, tu avais projeté de chanter dans les jardins publics...
C.M. -.C'est vrai, il y a quelques, années, un jour où Malraux avait dit que les rues étaient « tristes ».  Alors j'ai écrit aux deux Ministères, aux Affaires Culturelles et à la Jeunesse et aux Sports, pour demander une licence de musicien ambulant, pour pouvoir chanter dehors sans me faire embarquer. Je n'ai jamais eu de réponse, ce qui est paraît-il très étonnant. Aujourd'hui je n'ai plus envie de le faire, parce que tout est mal interprété, les gens croiraient que j'essaie de faire ou du scandale, ou de la pub en chantant dans les jardins publics. Alors si je le fais un jour, ce sera à l'étranger.
R & F - Comment peut-on concilier le refus du système, et notamment du show-business, avec le souci de toucher le plus possible de monde?
C.M. - Attention à ça! Moi, je ne suis pas du tout contre le show-business. Plus je gagnerai de fric, plus je serai contente : dans un système capitaliste, il n'y a aucune raison, je me fais payer le maximum. Et ça. Je m'en explique avec les jeunes qui gueulent et qui veulent des spectacles gratuits et des « fêtes », et qui ne sont que des petits bourgeois qui se payent des joints et des bouquins à deux mille balles. Il y a ceux-là, et puis en Bretagne j'ai vu ceux que j'appelle les «anarcho-éthyliques». J'ai dit «s'il y a du grabuge avec ceux-là, braquez-leur un projecteur dessus». Quand ça se produit, je leur dis « montez sur scène et expliquez-moi pourquoi vous voulez pas payer. Si vous voulez connaître mon mode de vie, je suis d'accord, mais vous allez d'abord m'expliquer le vôtre». Eh bien, en groupe ils foutent le cirque, mais quand on leur dit ça ils ne montent pas facilement. Je suis absolument contre les spectacles gratuits et j'ajoute que si demain on me propose l'Olympia, j'y vais: seulement attention : je ne change pas une virgule à mon programme.
R & F - Pourtant, le mois dernier, tu as fini par refuser Bobino.
C.M. - Oui, mais c'était uniquement parce qu'on ne me laissait pas réaliser un certain projet que j'avais en tête (je ne dis pas lequel, car je le ferai ailleurs). Bobino m'avait promis huit jours à l'affiche, les deux parties du programme à moi seule. Ils m'ont demandé ce que j'aurais comme soutien (presse, radio, télé). J'ai réfléchi : il y a quelques journalistes qui me connaissent et qui ont promis de mettre le paquet si je fais un « coup », à la radio José Arthur qui m'a toujours aidée, à la télé... rien. Les gars de Bobino me disent : « Pour la télé, ne vous en faites pas, on a Arthur Conte dans notre manche». Là-dessus, ils ont fait traîner les choses pour choisir la date de mon passage, en se servant d'un tas de mauvais prétextes : « Là, il y a Théodorakis qui doit passer mais on ne sait pas encore exactement quand; après on doit faire refaire les fauteuils de la salle », etc. En fait, moi j'interprète ça de la façon suivante : eux qui croyaient avoir Arthur Conte dans leur manche, maintenant ils doivent l'avoir dans leur culotte parce que, si je fais huit jours à Bobino, les journaux et les radios en parleront et la télé sera acculée à en parler aussi... sans quoi ça se remarquerait trop.
R & F - La télé cherche donc toujours à nier ton existence?
C.M. - Toujours, et je peux donner d'autres exemples. Quand en décembre 70, j'ai fait trois concerts à Gaveau avec Atahualpa Yupanqui en première partie, eh bien la télé a parlé de lui et du spectacle sans citer mon nom. Une autre fois, la télé s'est donné la peine de parler de la manifestation gauchiste du 1 er mai. Il y avait trois choses, pour l'« artistique » : les travailleurs du Joint Français, un groupe pop et moi. Ils ont passé quelques secondes du Joint Français et du pop, moi ils se sont donné la peine de me couper. Il faut le faire! Dans une interview à France-Culture, j'ai fait observer que les hommes politiques de l'opposition passent tout de même à la télé, que Marchais, Séguy, Krivine ont pu dire des tas de trucs en direct à la télé, alors pourquoi pas les chanteurs? Qu'on me fasse faire «A Armes Egales» avec Sheila!
R & F - Ça serait marrant, mais je crois qu'il y a des raisons évidentes si on ne le fait pas.
C.M. - Un type avec qui j'en parlais m'a donné l'explication suivante : un homme politique, on sait ce qu'il va dire, tandis que toi, on n'en sait rien. C'est peut-être réconfortant quant à l'impact des chansons!

A la une avec Pompidou.

R & F - On n'a aucune idée des chiffres de vente de tes disques...
C.M. - Là, je peux donner le chiffre exact dont j'ai eu le relevé pour l'année 72 : j'ai vendu 6 500 disques, c'est-à-dire en comptant honnêtement 2 super 45 tours ou 4 simples = un 30 cm, et non en cumulant les chiffres bruts comme font beaucoup de gens. Ceci en comptant tous mes disques, non seulement Chant du Monde, mais aussi les CBS du début.
R & F - Comment se passent tes récitals, actuellement?
C.M. - Depuis à peu près un an et demi, on a en première partie le trio (François Tusques : piano; Beb Guérin : contre-basse et Guem : percussions), en seconde partie mon tour de chant avec Beb seul et à la fin je fais les « Panthères Noires » avec tous les trois. Si maintenant j'arrive à en vivre décemment, après en avoir bavé pendant des années, c'est grâce à Colette Dorset, une dame qui normalement s'occupe de théâtre mais qui, s'étant intéressée à ce que nous faisons, a réussi à nous faire passer dans à peu près toutes les Maisons de la Culture, ce qui n'était jamais arrivé avant. Et on bourre les salles partout: 1000 personnes à Rennes, 1 200 à Besançon, chiffres énormes pour quelqu'un comme moi. Il faut dire que les types se sont donné beaucoup de mal pour l'affichage ; à Besançon, tu me voyais à tous les coins de la ville, y compris sur les panneaux électoraux! A Toulouse, j'ai été aidée par une journaliste : pendant cinq jours avant le concert, elle a parlé de moi et le dernier jour, elle est arrivée à me mettre en première page, à côté de Pompidou. T'avais « Pompidou réunit les neuf ministres »... je sais plus quoi, et juste à côté : « Un cri intense : Colette Magny», et puis ma tronche! (rires).
R & F - Sans aller jusqu'à me demander des spectacles gratuits, il y a des gens qui estiment que « compte tenu de ce que tu chantes, tu devrais demander moins cher»...
C.M. - Oui, alors ceux-là je suis prête à discuter avec eux : l'autre fois, il y a des types de Besançon qui ont râlé pour ça, trois semaines avant ma venue. J'ai dit « Bon, je viendrai la veille du concert, on en discutera ensemble ». Eh bien ils ont refusé la réunion! Alors, ce n'est pas par hasard s'ils préfèrent refuser la discussion et raconter par-derrière que je suis une salope. Maintenant je vais t'expliquer pourquoi « avec ce que je chante », je demande un certain prix : moi je n'écris pas mes états d'âme en restant dans ma chambre; pour constituer ce répertoire, il faut faire des voyages, prendre des contacts, y passer du temps et ça demande beaucoup d'argent pour le faire. Et ces jeunes gens devraient en fait se rendre compte que les gens qui font des choses  comme ça, on devrait les payer encore plus.
R & F - Maintenant, il peut arriver qu'on te demande de chanter gratuitement, pour soutenir une grève par exemple...
C.M. - Mais on me le demande tout le temps! Chanter pour le comité de soutien de tel et tel truc... seulement moi, quand j'ai été malade, je n'ai demandé à personne de faire un gala pour me soutenir. On n'a pas de Sécurité Sociale; on a une mutuelle qui ne rembourse les médicaments qu'à 50%, et les ambulances pas du tout. Alors, qu'on ne vienne pas m'emmerder avec ça. Tu peux signaler aussi que depuis cette année, je refuse tous les galas gratuits, pour quelque sujet que ce soit. Parce que maintenant j'ai l'intention de faire des voyages, à Pennaroya, puis au Havre pour voir les dockers, puis en Lorraine pour voir les mineurs.
R & F - II y a peut-être aussi une question de prudence sur ce que l'on choisit de soutenir?                        
C.M. - Ça c'est un problème auquel je suis devenue très sensible : ainsi, j'ai récemment déclaré soutenir le nouveau quotidien « Libération ». Or, je ne le soutiens plus. Pour moi, un quotidien où Ies gens pourraient s'exprimer, c'est rêve d'enfant. Mais s'il y a une direction politique précise, je ne peux pas l'accepter: ce n'est pas ça le «rêve d'enfant». Pour «Libération», je leur ai proposé une interview de ma coiffeuse, ils m'ont répondu : « C'est pas intéressant, c'est pas une collectivité». En fait, je suis encore naïve et j'y crois trop vite! Il faut que je fasse attention à ce que je dis.

Propos recueillis par JACQUES VASSAL
Discographie de Colette Magny :      
- « Colette Magny En Français et En Anglais»:CBS 62416 ;
- «Vietnam 67 » : Chant du Monde LDX, 74319;
- « Magny 68-69 » : Production TaïKi-TK-01 (réédité bientôt par Chant du Monde);  
- «Feu Et Rythme»: Chant du Monde; LDX 74444 ;
- « Répression » : Chant du Monde ; LDX 74476.                     

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Published by Pierre Crépon - dans Interview
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