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7 mai 2007 1 07 /05 /mai /2007 10:32

Le Journal du Mardi (Belgique) du 7 mai 2007 : 

Pour France3, c’était une bonne idée que de consacrer sa soirée du 26 mars dernier à un divertissement lié à l’actualité : Les Présidentielles en chansons.
Il s’agissait de retracer les épisodes-phares de la société française au travers de sa musique et de faire ressurgir dans nos mémoires les refrains écrits ou interprétés par Gilbert Bécaud, Jean Ferrat, Michel Sardou, Barbara, Georges Moustaki, Pierre Perret…

Ce 2 avril, l’hedo Télérama publie dans sa rubrique Ça va mieux en le disant une lettre d’un téléspectateur insatisfait : Bruno Ruiz (chanteur) de Toulouse y constate : « Ôtez-moi un doute : dans les années 70, les chanteurs engagés qui remplissaient les salles en France s’appelaient bien Bernard Lavilliers, Colette Magny, François Béranger, Francesca Solleville, Jacques Bertin ou Catherine Ribeiro ? Ils ne s’appelaient pas Jacques Dutronc, Gérard Lenorman, Michel Delpech ou Carlos ? Mais peut-être que pour son émission sur la chanson et les présidentielles, Christophe Hondelatte n’a pas pu trouver de documents les concernant à l’INA. En effet, sous Georges Pompidou et Giscard, tous ceux-là étaient interdits d’antenne ».

Des documents sur ces artistes engagés, il en existe certes, mais sans doute sont-ils moins nombreux et probablement de moins bonne facture que ceux qui illustrèrent l’émission de France3. Par exemple, une émouvante séquence consacrée à Colette Magny chantant en s’accompagnant au piano, peu de temps avant son décès, diffusé au cours d’un Cercle de Minuit présenté par Frédéric Mitterrand, le 13 octobre 1997.


Aucune télé en trois ans

Les censures subies par ces artistes « engagés » tant en France qu’en Belgique existent bel et bien. En voici deux assez caractérisques.

Chanteuse établie à Paris qui s’affirmait « marxiste », Catherine Ribeiro a sillonné, avec son groupe Alpes, le circuit des centres culturels de la Communauté française. Lorsqu’elle donna un concert, aujourd’hui légendaire, dans la Cathédrale St Michel et Gudule, le 16 décembre 1972, les envoyé spéciaux de la presse musicale hexagonale débarquèrent à Bruxelles : Best, Rock and Folk, etc. En 1976, avec Maxime Le Forestier, Alan Stivell, Michel Sardou et Serge Lama, elle sera l’une des cinq artistes de variété qui attireront le plus de spectateurs en concert en France. On peut s’inquiéter du fait que son nom ait quasi disparu de tous les hommages rendus aux artistes des années ’70 lorsqu’on découvre qu’en 1974 et 1975, elle donnera une moyenne de huit concerts par mois, ce qui lui permit de toucher plus de 70.000 spectateurs par an, auxquels il faut ajouter les publics de manifestations exceptionnelles : la Fête de l’Huma, Sigma Chanson, le Festival d’Avignon, etc.
Le public brassé en 1976 sera encore plus important, grâce à une tournée dans les villes universitaires. Qu’aurait été le succès de Catherine Ribeiro si les médias avaient simplement relayé son succès sur leurs antennes? Dans un document diffusé en 1976, la chanteuse s’interrogea sur le pourquoi de ce silence télé depuis plus de 3 ans. Jacques Vassal publie dans son livre « Français, si vous chantiez » (1), le fac-similé de la réponse qui lui fut apporté. Un renvoi à l’expéditeur de son document sur lequel était noté rageusement : « … Parce que cette sale rouge nous fait chier ».  Signé, de manière anonyme : « Les producteurs, les programmateurs, les réalisateurs».


La RTB (sans F) censure Colette Magny

Colette Magny était une  « Bessie Smith » française enragée dont les médias de masse ne popularisèrent que Melocoton, un titre peu représentatif de son œuvre. En 1973, à l’occasion d’un concert donné à l’ULB, elle fut censurée par la RTB (sans F à l’époque). Deux fois par semaine, la demi-heure qui prédédait le JT de début de soirée était consacrée à Sept sur sept, un agenda culturel en direct au cours duquel les chanteurs invités interprétaient un de leurs succès et répondaient à une interview. Les responsables de l’émission ne lui proposèrent que l’interprétation d’une chanson car : « … C’est trop politique. La tendance est trop marquée. En interview, cette femme ne va parler que de cela… On ne parle pas de politique dans notre émission ». Il est vrai qu’elle aurait pu expliquer pourquoi elle accompagnait Jean-Paul Sartre dans les usines en grève, sa guitare en bandoulière… ou pire : rendre hommage aux dockers en grève à Anvers (ce qu’elle fit lors de ce concert bruxellois). Plus d’un millier de personnes signèrent une pétition. Le communiqué diffusé à la presse précisait : « Tout autant que celles de Colette Magny, les chansons de Michel Sardou, de Sheila ou de Claude François sont politiques. Mais les thèmes diffèrent… pour les derniers, il s’agit de chanter l’amour, la famille, la patrie. Pour Magny, de dénoncer des injustices sociales et de soutenir des revendications populaires. Entre ces deux conceptions de la chanson, « Sept sur sept » a choisi et son choix ne la flatte guère ».      

Les lecteurs sont parfois plus aux aguets que bien des journalistes ! À propos de Colette Magny, le 6 juillet 1997, Le Monde publia un courrier signé Louis Soler de Paris : « … Elle est morte à 70 ans dans un oubli quasi total. Nos chaînes de télévision lui ont rendu hommage inattendu après l’avoir boycottée ou censurée pendant plus de trente ans. « Une des plus belles voix de la chanson française » nous a-t-on appris sur un ton navré. Ah bon ? ». En effet, TF1 avait consacré dans son 20H un reportage entier à l’annonce de la mort de la bluesman blanche, ce qui affirmait le talent de celle-ci (tout le monde n’a pas droit à pareil égard !) … et prouve donc rétroactivement qu’il y a bien eu boycott durant plusieurs dizaines d’années sur ladite la chaîne privée.


France 3 recycle les censures passées

Le divertissement Les Présidentielles en chansons ne fait sans doute pas consciemment œuvre de censure, mais il travestit l’histoire (relativement récente) de la chanson par manque d’investigation. Et si celle-ci avait été menée, l’audimat lui permettrait-il aujourd’hui de relayer ces artistes naguère plébicités en salles mais méconnus aujourd’hui de la plupart des gens puisque les télévisions recyclent essentiellement leurs émissions d’autrefois qui, elles, évitèrent de les programmer ?

Il s’agit donc de ce que Pascal Durand, professeur à la faculté de philosophie et lettres à l’Université de Liège, appelle dans son dernier ouvrage (2) la « censure invisible », celle qui, à force de surexposer certains faits ou personnages, en occulte d’autres qui mériteraient autant d’attention (Joe Dassin, Claude François… plutôt que François Béranger, Francesca Solleville, etc.). La conséquence de pareille pratique n’est pas anodine puisqu’elle contribue à inculquer auprès du public une vision du monde partiellement erronée. Et bien entendu, l’important, ici, n’est pas de tenter d’imposer certains « goûts » au public, mais plus simplement de tenter de faire prendre conscience à celui-ci qu’il lui est impossible de nous dire qu’il n’apprécie pas Magny ou Ribeiro… puisqu’il ne les a jamais entendues ! Il reste donc encore de la marge pour faire rayonner le droit au choix et le beau principe de la diversité culturelle.

  
Bernard HENNEBERT


(1)1976, Albin Michel.

(2)La censure invisible, Actes Sud.

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