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22 janvier 1975 3 22 /01 /janvier /1975 07:09

Article de Jacques Bertrand paru dans Télérama n°1306 du 22/01/1975 :

Elles passent d'une chaîne à l'autre, les « vedettes ». Quelquefois dans la même semaine. Dans la chanson, en particulier, quelques-uns ne vivent que du disque et du petit écran. Il y en a d'autres pourtant, et qui remplissent les salles de spectacle, à Paris et en province, mais dont on se dit peut-être qu'ils dérangeraient les téléspectateurs. Il faut tout de même savoir qu'ils existent. Télérama aimerait rappeler cette semaine que l'on n'a pas vu depuis très longtemps à la télévision « une grande dame de la chanson française » qui s'est toujours refusée à tronquer son répertoire : Colette Magny.

Colette Magny
Véhémente, farouche, elle chante le blues de l'amour

Melocoton, dis, où elle est maman ? J'en sais rien, viens, donne-moi la main... Oui, c'était elle. Il y a longtemps. Mais la grande horloge du show-business s'est arrêtée là. Colette Magny, qui changeait de métier à trente-six ans, troquait sa machine à écrire contre une guitare, était en passe de de-venir la « première grande chanteuse de blues française » : un mois de cabaret et puis l'Olympia — belle voix chaude, puissante, incantatoire — le blues qui fond dans la bouche, pas dans la main... On s'était lourdement trompé. Sur les blues. Mais à la radio, aujourd'hui encore, on ne connaît de Colette Magny que Melocoton. Belle chanson sans doute. Et ce qu'elle a chanté depuis est trop — comment dirais-je.? — trop peu rassurant. Chronique du Nord, Répression, Babylone U.S.A., Cherokee, avec Beb Guérin qui danse avec sa contrebasse, ce n'est pas — dit-on dans les milieux généralement bien informés — pour ceux qui ont de la confiture dans les oreilles. Ça déborde pourtant d'une tendresse immense, Magny la colère. Elle prend des notes ici et là, ce que les gens disent de leur vie, et musique. Chansons semi-coilectives, chroniques « ouvrières » au plein sens du mot : des textes pour lesquels tout un monde a « oeuvré ».
Mais commençons par le commencement.

L'INTERVIEW

Dans son petit appartement, sobrement décoré, du XIXe arrondissement de Paris, une silhouette noire sur le mur du couloir : Maïakovsky. « L'avenir ne viendra pas tout seul. Il faudra prendre des mesures... »
J'aime bien la conversation, mais on dit parfois, au fil de la discussion, des choses un lâches qui, une fois écrites, donnent une idée fausse de la réalité... Mais où est
ton micro ?
— Il est incorporé.
— Et tu crois que ça prend ?
— J'espère.
— On n'arrête pas le progrès...
Tiens, tu vois, ce genre de phrase, « on n'arrête pas le progrès » : si tu écris ça, de quoi j'ai l'air ? Pourtant, je ne peux pas nier l'avoir dit.
Elle ne peut pas nier l'avoir dit.

LE DERISOIRE

C'est triste, je n'ai rien écrit depuis trois ans. J'ai des dossiers, des enquêtes... je n'ai pas rien fait. Mais le sentiment du dérisoire, quoi... Et puis aussi un certain malentendu.... Tout ce que j'ai écrit, je ne l'ai pas écrit parce que je lis le journal ou parce que je me dis que je suis au service de la classe ouvrière, mais parce qu'un jour j'ai rencontré des gens et que j'ai été frappée par des situations. Seulement II y a toujours quelque part des prisonniers politiques qui risquent gros. La torture ici, là un insoumis. On me téléphone. J'ai fini par me sentir une espèce de distributeur à chansons politiques : une chanson pour le Chili, une chanson pour les Indiens, une chanson pour l'insoumis... Excuse-moi, je m'énerve.

LE BREVET

Alors, pour se détendre, elle a levé la jambe. Oui. En mesure. C'était à Bordeaux, pour Sigma Chanson III, en compagnie de Toto Bissainthe et de Catherine Ribeiro. Composition libre sur le thème de Comme les rois mages en Galilée... Sheila ne s'en est jamais remise. Il va bien falloir en sortir, de « la grande panade »
Je ne pense pas que parler de moi ait beaucoup d'intérêt. Toutes les vies se ressemblent. Les mêmes échecs, les mêmes réussites, à des époques différentes, c'est tout. Je dis je pour un Vietnamien, je pour un Cubain. Moi, je suis derrière, ou à côté...
» Mais je ne veux pas recommencer les mêmes choses. Je suis en retard sur moi. Il faut que je retrouve mon souffle.
Le public, elle se demande ce que c'est, et quel peut être le sien. Mais lorsque, véhémente, farouche, c'est le blues de l'amour qu'elle chante : on l'accuse de trahison — elle sort son brevet.
Je le répète souvent, c'est un peu mesquin de ma part, mais je m'adresse à tous ceux qui passent leur temps à me donner des leçons, à m'asséner leurs vérités et patati et patata : j'ai travaillé pendant vingt ans. Je sais : le pool dactylographique de l'O.C.D.E. ce n'est pas l'usine. Il y avait Charles Denner parmi les huissiers et Jean-Marie Drot aux stencils. Mais ça fait mal à la tête et au dos. C'est pourquoi je me permets d'y faire allusion parce que, bon, j'ai eu mon brevet, les copains, la barbe, j'ai vécu.
» Je n'ai pas à écrire pour les gens : il y a cent mille sensibilités. Mais je me demande comment le public reçoit mes chansons. Je le saurais peut-être si elles étaient diffusées par la radio ou par la télévision...

LA PINTADE

Pas chanteuse « militante », Colette Magny, chanteuse tout entière. Exigeante, insatisfaite, elle se retire dans le Midi pour une saison studieuse. Dans sa pile de dossiers, un vieux rêve : la pintade.
Sur la pintade, que l'on retrouve dans de nombreux rites et contes africains, elle sait tout, ses maladies, son élevage, les statuts des coopératives d'éleveurs. Avec cet animal — qui, bien que domestiqué pendant plusieurs générations, peut redevenir sauvage en un an — elle a remonté le fil de l'histoire de la paysannerie. Cela donnera peut-être, dit-elle, une chose musicale.
Blues de la pintade ou blues de la répression, il faudra bien que Colette Magny se fasse entendre.

AVERTISSEMENT

Gens du spectacle, publics en tous genres, n'oubliez pas Colette Magny. Elle travaille, dans son coin de Provence, le cri de la pintade sur fond de chants révolutionnaires. Mais si dans un an, elle était encore seule, ce diable de bonne femme pourrait bien redevenir sauvage.

Jacques BERTRAND

Colette Magny a enregistré au Chant du monde : Vietnam 67 (74319), Magny 68 (TK 01), Feu et rythme (74444), Répression (74476).

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Published by CR - dans Interview
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