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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 08:56
Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire

Vient de paraître le livre (288 pages, 21 €) de Maxime Delcourt "Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire - 1964-1981 Chansons expérimentales" chez les éditions Le mot et le reste.

Les années 1960 voient apparaître en France une scène artistique engagée dont les acteurs partagent le même désir d’expérimentation. En parallèle du succès grandissant de la scène yé-yé et de Salut les Copains, le label indépendant Saravah, fer de lance de cette nouvelle génération d’artistes, accueille certains de ses principaux représentants et contribue à leur exposition. Brigitte Fontaine, Areski Belkacem ou encore Jacques Higelin, expérimentateurs parmi d’autres, n’hésitent pas à mêler les différentes formes d’art, à jouer avec la langue et éclater les formes musicales établies. Bercés par l’esprit de révolte qui se propage dans le monde entier, ces artistes voient leur horizon s’agrandir avec l’arrivée de nombreux musiciens américains issus du jazz qui viendront chercher en France une liberté à laquelle ils aspirent encore. Maxime Delcourt revient sur l’évolution de cette scène, ses composantes et son impact avant d’en tirer soixante disques représentatifs et incontournables, de Colette Magny à Léo Ferré & Zoo en passant par Serge Gainsbourg, Nino Ferrer, Jac Berrocal et Dahsiell Hedayat.

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Extrait (pages 32 à 34):


Colette Magny ouvre dès 1963 une brèche qui devait réveiller bon nombre de musiciennes. La chanteuse, qui vient de tourner le dos à dix-sept années de secrétariat, connaît un rapide succès avec "Melocoton". Figurant sur son premier album, Les Tuileries, sorti sur CBS en 1964 et sur lequel on retrouve des textes de Rimbaud, Aragon ou Victor Hugo, ce titre se mue rapidement en hymne politique, de même que le 45-tours « Le mal de vivre » publié l’année suivante et orné d’un portrait de Fidel Castro. À partir de 1967, pour son premier album éponyme sur Le Chant du Monde, Colette Magny se fait nettement plus tranchante, que ce soit dans l’inventivité de ses textes où elle mixe ses propres mots à des références littéraires et philosophiques, dans l'intransigeance des mélodies, clairement sous inspiration free jazz, ou dans la qualité de sa voix, qui soutient sans rougir la comparaison avec celles d’Ella Fitzgerald ou de Bessie Smith.
Au sujet de cet album, le magazine Diapason est alors plus qu’élogieux, considérant Colette Magny comme une artiste "en avance sur tout le monde en ce qui concerne la recherche musicale, la création d’un climat sonore... Elle est vraiment, à l’heure actuelle, la chanteuse qui va la plus loin dans le domaine de la recherche et de la qualité." Difficile de modérer un tel enthousiasme: indéniablement singulier, le parlé-chanté de Colette Magny semble néanmoins hautement influencé par l’interprétation des chanteuses noires américaines, mais aussi par la technique du cut-up mise au point par William S. Burroughs. Dès 1966, Colette Magny chante l'anti-impérialisme (« Vietnam 67 », « Un Juif à la mer, un Palestinien au napalm 1977 »), mène des enquêtes ouvrières qu’elle transforme en documents sonores (« Chronique du Nord », « Gens de la moyenne »), s’accompagne de deux contrebassistes, Barre Phillips et Beb Guérin, et de l’orchestre de Diego Masson, enregistre un 33-tours avec le Free Jazz Workshop de Lyon (Transit), collabore avec le compositeur et metteur en scène Michel Puig ou André Almuro, un musicien contemporain avec qui elle enregistre l’album « Avec » poème chez Les
Disques Mouloudji.

Outre la chanson, le free jazz est lui aussi hautement redevable à l’œuvre de Colette Magny. C’est elle qui permet à François Tusques d’enregistrer Free jazz dans les studios de Mouloudji,
c’est elle qui participe au spectacle Qui a tué Albert Ayler? avec François Tusques, c’est elle aussi qui joue avec le quartet Franck Wright, Alan Silva, Bobby Few et Mohamed Ali à Avignon en 1972. Mais le plus intéressant, c’est qu’il y a un avant et un après Mai 68 chez Colette Magny, symbolisé par l’album 68/69. Disque charnière, ce dernier annonce une politisation plus forte de la part de la chanteuse, de tous les combats dans les années soixante-dix. Qu’elle s’affiche en concerts, en festivals, dans les usines ou dans les meetings, Colette Magny en impose. Son militantisme rageur, s’il en agace certains, n’en reste pas moins un excellent moyen de rassembler une immense foule. En témoignent les six représentations à la Maison de la Culture de Grenoble en 1972 où Colette Magny, accompagnée de François Tusques, fait salle comble tous les soirs.

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Published by Pierre Prouveze - Claude Richard
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