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1 septembre 2003 1 01 /09 /septembre /2003 17:56
Le blues citoyen

Patrice Delbourg consacre un chapitre à Colette Magny dans son livre "Les funambules de la ritournelle - Cent fous chantants sur le fil" (Ed. Écriture) :

Une voix de blues rarissime au service d'une ambition exigeante de constant témoignage politique : certes, Colette Magny fait figure d'exception dans ce spicilège d'artisans de ritournelles souvent frivoles. Un être entier, sans concession, que les médias, par leur assourdissant silence, ont contribué à mettre à vif pour, en fin de compte, le débarquer définitivement sur la touche.

Son père tient une épicerie, sa mère entame sur le tard une carrière d'actrice. Son enfance est traversée par un drame indélébile : petite fille de huit ans, elle est violée par son oncle. Profond séisme émotionnel, suivi d'une longue et douloureuse traversée d'un désert corporel. « Je n'ai pas de vie privée. Ma vie privée se confond avec mon métier. »

En 1962, nouveau choc : un combat de rue sous sa fenêtre, entre partisans de l'Algérie française et membres du FLN, à l'origine de sa prise de conscience politique. Après plusieurs saisons de labeur dans une usine de lunettes américaines où elle perfectionne son accent, elle devient secrétaire bilingue à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Parallèlement, elle apprivoise la musique à l'oreille, grâce aux 78 tours de Bessie Smith et d'Ella Fitzgerald. Claude Luter lui apprend le banjo alto. Mezz Mezzrow l'initie au triplet, la guitare à trois cordes. Comme tant d'autres, elle fréquente les cours languides du « Petit Conservatoire » de Mireille. En interprétant « Saint James Infirmary » devant les caméras de la télévision, la presse unanime salue chez cette chanteuse hors gabarit un exceptionnel talent vocal.

Elle signe chez le label Odéon, chante le soir à la Contrescarpe, morte de trac, en nage, mal à l'aise avec ce corps obèse qui la plombe dans chacun de ses mouvements, « petit pachyderme de sexe féminin ». Le magazine Salut les copains classe « Melocoton » dans le hit-parade. La voilà même en première partie de Claude François et de Sylvie Vartan, en compagnie de Pierre Vassiliu. Elle casse la baraque et retourne la salle. À. trente-six ans, elle dame le pion aux freluquets et minettes. On croit rêver ! En pleine période yé-yé, la prouesse mérite d'être soulignée.

Oh ! elle se soucie bien peu des paillettes et des plans de carrière ! Ses récitals ressemblent plus à des meetings de sensibilisation idéologique qu'à des surprises-parties du samedi soir. La « chanson-tract » le dispute à la souffrance existentielle la plus crue. Magny ne tarde pas à faire des vagues dans le monde aseptisé d'une ritournelle sous contrôle. Elle se passionne pour les peuples en lutte, à Cuba, au Viêtnam, au Pays basque, auprès des Noirs américains Sur ses albums, on reconnaît les effigies de Che Guevara, de Hô Chi Minh... Dans « Cherokee », elle suggère l'esprit de tribu, de communauté unie face à la répression, l'indifférence et le mépris.

La tête et les tripes : oui, cette alliance peut bien avoir droit de cité sur le front de l'impérialisme du prêt-à-porter artistique. Mais celle qui portera cette sulfureuse union en oriflamme le paiera très cher. Du prix d'une carrière. Les principaux médias lui tournent maintenant le dos. La presse esquive ses diverses prestations. Elle n'en a rien à moudre. Elle trace sa route.

Magny cultive un côté Yourcenar de la goualante. Abord rugueux, verbe abrupt, une exigence aussi haute que la muraille de Chine. La chanteuse forge une écriture très intimiste, aboutissement d'une recherche formelle poussée, faisant exploser son expression jusqu'à débiter le dictionnaire a cappella. Avec un débit et une articulation qui swinguent naturellement, elle recompose les mots à partir de leur rythme propre, leur apportant une rallonge d'âme. Sa voix vient des entrailles : elle systématise l'usage de la vocifération, les borborygmes, les grandes laves lyriques à la scansion saccadée, les inflexions innovantes. Son feeling unique séduit la bande des jeunes venus applaudir des idoles au charme plus précaire.

Sous ses jupons bouffants, elle accueille tous les malheurs du monde. Depuis longtemps, elle a traversé le miroir, se moquant des convenances comme des apparences. Comment aurait-elle pu intégrer le système, elle, la réfractaire, la fleur au fusil, l'insaisissable dont les coups de gueule, les foucades du cœur ne finissent pas de tambouriner dans les mémoires ?

Après avoir refusé d'être lancée comme une savonnette, elle refuse d'être potiche pour pétitions ou faire-valoir pour galas de soutien. La dame n'est pas commode. Les tourneurs et les agents artistiques n'ont qu'à se tenir à carreau.

La censure des gouvernements de droite ne tarde pas à tomber. Dans les archives de l'ORTF, ses disques sont rayés transversalement au stylet. De peur, sans doute, de contracter cette maladie honteuse qui s'appelle liberté.

Son timbre de blues prolétaire (de « blouse de travail », précise-t-elle avec ironie), son puissant vibrato colleraient le frisson a un régiment de spahis. Elle ne pleure pas les amours contraires, mais dénonce l'horreur des puissants. La chanson reste du domaine de l'épiderme. De la baston, si l'on pousse le bouchon un peu trop loin.

Sans apprêt, sans flafla, les sentiments volent aux mots ce qu'ils ont de plus urgent. L'ordinaire en sa compagnie devient insolite, fascinant, magique. Les forces telluriques de la rebelle sont insondables. La pasionaria ne dévie pas d'un pouce sur ses intentions musicales, récitatif et imprécations libres sont favorisés.

Elle impose le free-jazz dans Feu et Rythme (1972) et Répression (1972), après avoir puisé dans l'actualité française (Magny 68-69), et se fidélise un public de militants au cours des innombrables fêtes de gauche à l'affiche desquelles elle a chanté jusqu'en 1981, avant de revenir au jazz avec l'album Chansons pour Titine en 1983. Son engagement sur tous les fronts est sans ambages : dénonciation du racisme, soutien affiché aux grévistes, lutte contre le danger nucléaire, avec une inventivité créatrice composée de collages et de citations littéraires ou philosophiques sous la plume de Lénine, Neruda, Chris Marker, Lénine ou Artaud le Momo, en vrac.

Le parlé-chanté, pour la proclamation des messages didactiques, se mêle souvent à des musiques de traverse aux allures de ritournelles séditieuses ; ainsi, lorsqu'elle défend sur scène le combat des ouvriers de Saint-Nazaire. L'appel à la mobilisation générale s'exprime sous forme d'éclats de gospel, tandis qu'un rythme de valse entêtante évoque les marées noires bretonnes. Dans un constant mélange d'engagement idéologique et d'inventivité poétique et musicale, tout chez elle confine à la provocation dans une revigorante confusion des sentiments. La force contestataire de sa démarche ne permet aucun accommodement. Une contre-culture engagée et progressiste est en haut de l'affiche :

J'ai suivi beaucoup de chemins
J'ai ouvert de nombreux sentiers
J'ai navigué sur cent mers
Et abordé cent rivages.
Partout, j'ai vu des caravanes de tristesse
De superbes et mélancoliques
ivrognes
À l'ombre noire...

À sa façon, elle se fait l'interprète d'une conscience collective bafouée. Elle fait don de son timbre d'exception aux opprimés. Sur les barricades de la goualante manufacturée, jamais elle n'a cessé de jeter des pavés. Tel un hippopotame enragé, elle charge sur tout ce qui ressemble à un préjugé.

Sa voix de cyclone se fait simple chroniqueuse du quotidien, entonnant le « Petit Quinquin », récitant le bottin (pas mondain, bien sûr) avec ses accents de bayou au cœur de la plus profonde Louisiane. Insensiblement, elle devient la voix des autres. De tous ceux qui trinquent, morflent, boucs émissaires de l'impérialisme aux quatre coins de la planète. S'effaçant derrière les protagonistes, se contentant de retranscrire leurs expressions, leurs réflexions, afin de témoigner de la détresse des plus humbles. De leur dignité aussi. Colette Magny s'absente systématiquement des zones de pouvoir, au point de tenir à l'écart tous ceux qui voulaient augmenter son prestige :

Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour se faire comprendre
Fallait que je vous dise tout ça.
Maintenant laissez-moi t
ravailler.

Partout où ça barde, elle est chez elle. Elle défend avec vigueur la cause des Black Panthers Avec Violeta Parra et Victor Jara, elle se bat pour le Chili. Elle accompagne Sartre dans les usines, guitare en bandoulière. Elle rêve d'un album duettiste avec Léo Ferré. Elle se déclare apprentie marxiste à toute heure du jour et ne cesse de s'engueuler avec ses copines féministes sur des points de détail. Le résultat ne se fait pas attendre : boycott général de tous les réseaux d'information. Après 1981, elle croit pouvoir mener à bien un opéra autour... de la pintade. Les tracasseries administratives feront capoter le projet. Les pouvoirs publics mettent fin à l'utopie.

Magny, une montagne ? Un Himalaya, avec sa lumière pure, ses neiges éternelles, ses tempêtes imprévisibles et ses cimes qui se méritent. Sur un album d'inédits publié en 1991, elle propose le surprenant « Rap-toi d'là que je m'y mette » et une reprise de « Love Me Tender » de Presley Scat et swing à fleur de peau, entre deux coups de gueule salvateurs. La voilà même qui aborde la musique électro-acoustique contemporaine, tout en continuant à chanter Rilke et Rimbaud.

Elle se replie de plus en plus. Reçoit ses amis par des bordées d'injures, aussitôt suivies par un rire tonitruant, déménageant sans cesse les vieux greniers des habitudes et des conventions, l'écume au cœur, front baissé, poings serrés. Quiconque ose la contredire prend un violent coup de trompe. Isolée sur la scène artistique française, la tête haute, sans jamais baisser la garde, Colette Magny, inclassable, enragée, engagée, trouvera un lointain prolongement de sa démarche radicale dans le travail de l'Italienne Giovanna Marini. Allain Leprest, Axelle Red ou Maxime Le Forestier la saluent. Sa dernière chanson, « La Vie antérieure », sera un poème de Baudelaire. La boucle est bouclée.

Dans les derniers temps, elle disait volontiers alentour : « Dans la famille coup de poing, Ferré c'est le père, Ribeiro la fille, Lavilliers le fils. Et moi, la mère. » Elle chante pour l'éternité les textes d'Octavio Paz et d'Antonio Machado, mais aussi, a cappella, des contes féeriques pour tous les orphelins de la planète et enregistre une dernière fois Melocoton, son seul « tube » qui ait jamais passé la rampe médiatique, un court et poignant blues sur le racisme vu à travers des yeux d'enfant. Jusqu'à l'épure :

Papa il a une grosse voix
Tu crois qu'on saura parler comme ça ?
J'en sais rien, viens, donne-moi
la main...

Colette Magny s'esquive sur la pointe des pieds dans le cimetière du hameau de Salgues, dans le Tarn-et-Garonne, le 12 juin 1997, après un long séjour misérable dans un hospice. Maladie de la colonne vertébrale. Un oubli qui n'honore guère ses contemporains. Plutôt que de chanteuse engagée, la négresse blanche préférait l'appellation de « journaliste chantante » Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Nina Simone la regardent. Son palpitant de femme gigantesque bat à l'unisson des divas.

Avec la même obstination tout au long de son existence, Colette Magny a inlassablement et profondément vocalisé contre les dérives du fric, de l'autocratie et des césarismes de tout poil qui étouffent les libertés, bâillonnent les peuples, engendrent des conflits ravageurs et éradiquent toute espérance terrestre.

Le blues citoyen

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Published by Claude Richard
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